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vendredi 2 janvier 2015

WOODY ALLEN : « J’ai l’impression que les autorités françaises ne protègent pas suffisamment leur extraordinaire patrimoine »


Extraits d'un entretien avec Woody Allen le 27 octobre 2014

« Si les artistes des années vingt voyaient les Champs-Elysées d’aujourd’hui, je pense qu’ils en auraient une crise cardiaque. L’évolution de tels lieux est une tragédie. La France a toujours été le symbole des ambitions humaines les plus élevées sur le plan artistique et culturel. Quand on regarde la France, on se dit voilà ce que l’homme a réussi de plus beau, de plus ambitieux, de plus élevé en matière d’art, d’architecture, de mode, de savoir-vivre… Et puis on voit ce que sont devenus les Champs-Elysées, et c’est à mes yeux un crime contre l’esprit et la culture française. Ça devrait être déclaré crime national. »

« Oui, toutes ces franchises, ces fast-food, ces boutiques à camelote… On dirait Times Square ! Avant, cette avenue était synonyme d’élégance et d’art de vivre dans le monde entier, on la regardait et on se disait “Mon Dieu, les êtres humains ont été capables de réussir ça ?”. On regardait Paris avec ce même regard émerveillé, en se disant que c’est fantastique que l’humanité ait inventé et construit une ville pareille : les rues, l’architecture, les arbres, la façon dont les Parisiens s’habillent, mangent, se comportent, tout est signe du plus haut degré de civilisation. Perdre la moindre portion de ça, c’est terrible. Et malheureusement, Paris aujourd’hui a perdu une partie de ses beautés. L’architecture et l’urbanisme demeurent les mêmes. Oui, bien sûr, mais l’esprit a changé. Quand le roi se promenait rue de Rivoli, il n’y avait pas toutes ces échoppes à cartes postales et T-shirts. Evidemment, je suis parfaitement conscient que la société change, qu’on ne peut pas retourner dans le passé, qu’il y a aussi du bon dans le progrès, mais j’aimerais que des endroits aussi miraculeux que Paris ne cèdent pas complètement au commerce cheap et trouvent un équilibre entre l’époque moderne et leur splendeur passée. J’ai l’impression que les autorités françaises ne protègent pas suffisamment leur extraordinaire patrimoine. Si Paris devient un centre commercial, ce serait une perte non seulement pour Paris mais pour l’humanité entière. »

lundi 8 septembre 2014

L'architecture moderne

Photographies extraites de Un siècle passe,
de Alain Blondel et Laurent Sully Jaulmes


L’architecture moderne* a rompu avec celle du passé. Elle n’est pas son prolongement, mais une manière de construire totalement différente.
C’est précisément ce qu’aiment ses défenseurs : qu’elle témoigne d’une rupture avec ce qui se faisait autrefois, qu’elle indique l’avènement d’une ère nouvelle, car pour eux, moderne, nouveau, veulent dirent mieux qu’avant, plus évolué, cette manière de voir faisant d’eux, qui aiment cette modernité et cette nouveauté, des individus supérieurs à ceux du passé.
Ce qui permet encore davantage de se démarquer, de paraître même supérieur à ceux pourtant déjà attachés à la modernité et à la nouveauté, c’est d’être avant-gardiste, c’est-à-dire de porter au pinacle ce qui est considéré comme étant en avance sur la nouveauté elle-même. Du nouveau plus nouveau que le nouveau du jour, car du nouveau à venir, du nouveau futur, conférant à ceux le défendant les qualités de visionnaires, de clairvoyants, de quasi médiums sachant voir l’avenir.

Il s’agit pour ces gens de tout voir à l’aune de la modernité, l’architecture comme les êtres humains, car être jeune par exemple, c’est être nouveau, plus moderne, en avance, plus évolué, plus intelligent, plus intéressant ; en un mot là aussi : supérieur.
Autrefois, on considérait pouvoir s’améliorer en mûrissant, et donc en vieillissant. De nos jours, on peut être ignare, idiot, creux, caractériel à défaut d’avoir du caractère, "original" à défaut d’avoir de la personnalité, sans que notre crédibilité soit remise en question si l’on est nouveau, jeune, et par conséquent d’emblée vu comme étant investi de toutes les qualités, comme étant en avance sur les personnes ayant pourtant par leur âge de l’avance sur nous (sauf si les dites personnes n’ont pas les qualités personnelles, et notamment intellectuelles, permettant de faire de leur avance un avantage). Cela reviendrait à considérer qu’un étudiant en première année de médecine en saurait plus sur la médecine que ceux parvenus à la fin de leurs cursus.
Les plus vieux, s’ils ne veulent pas être jugés en retard, version polie d’attardés, doivent absolument rester jeunes d’esprit comme on dit, c’est-à-dire tenter d’avancer en reculant.

Les gens qui aiment l’architecture moderne se disent qu’ils avancent eux, qu’ils évoluent sans cesse vers le mieux, tandis que ceux préférant l’architecture du passé se disent qu’avec l’architecture moderne il n’y a pas progrès mais au contraire déclin et décadence.
Les premiers, de leur point de vue, pensent que les seconds n’aiment pas l’architecture moderne, et la modernité en général, parce qu’ils sont passéistes, bornés, opposés par étroitesse d’esprit au progrès. Ils ne comprennent pas que les seconds – les plus subtils d’entre eux en tout cas –, du fait de leur exigence de qualité, ne peuvent qu’aimer le progrès justement, mais le vrai, pas celui qui, d’un point de vue qualitatif donc, recule en prétendant avancer. Car les premiers, effectivement, avancent en dégénérant, et les seconds s’en rendent compte, ce qui provoque leur opposition, car c’est précisément ce qu’ils ne veulent pas : dégénérer.
On peut être tourné vers le passé justement parce qu’on ne veut pas reculer, après avoir estimé que ce passé, sur certains plans, était d’une qualité supérieure au présent dégénérant, car c’est un authentique progrès que l’on souhaite, et pas un faux progrès.
En vérité, paradoxalement, ce sont les défenseurs de cette modernité barbare et dégénérée qui sont opposés au progrès, si l’on veut vraiment faire dire à ce terme : aller vers mieux.


Laurent Gané


* Je regroupe volontairement sous le terme moderne l’architecture moderne et l’architecture contemporaine – que l’on considère normalement être deux courants différents – car elles appartiennent en réalité au même mouvement, à la même idéologie, et aboutissent à la même laideur architecturale.

mardi 5 mars 2013

PÊLE-MÊLE

Par Laurent Gané
~
Victor Hugo disait : la musique, c’est du bruit qui pense.
Un visiteur de l’espace doué d’une intelligence élevée qui débarquerait sur terre et écouterait les différentes musiques et chansons à la mode après avoir lu cette phrase, c’est évident, se trouverait plongé dans la plus grande perplexité.
Son désappointement ne le quitterait pas en découvrant les nouveautés littéraires après avoir entendu dire, par exemple, que la littérature alliait le talent stylistique à l’intelligence ; en se rendant dans une exposition d’art contemporain après avoir lu que l’art était pratiqué par des gens inspirés et doués d’un grand talent ; en allant visiter une ville nouvelle ou une zone commerciale après qu’on lui ait expliqué que l’architecture était le résultat de l’union de la technique et du talent artistique ; en allant au cinéma après avoir entendu dire qu’on l’appelait septième art ; en allumant la télévision après avoir entendu un illuminé affirmer, par exemple, qu’elle rendait intelligent. Au bout d’un tel parcours, il finirait peut-être par se demander si c’est cela que l’on appelle un train fantôme.

vendredi 8 février 2013

Méthode permettant d’aboutir à la destruction d’un bel et noble édifice - L’exemple de l’église Saint-Jacques d’Abbeville


Cela faisait plusieurs années que le funeste maire d’Abbeville, Monsieur Nicolas Dumont, voulait faire détruire l’église Saint-Jacques, de style néo-gothique, à cause de sa supposée trop grande détérioration. À présent, on le sait, en dépit des nombreuses protestations, son souhait est sur le point d’être exaucé.
Faisons un petit retour en arrière. Le 18 mai 2010, Didier Rykner* et son équipe, après enquête sur les lieux du futur crime, publia sur le site de La Tribune de l’Art un article intitulé L’église Saint-Jacques d’Abbeville menacée de démolition, dans lequel il contesta, arguments et chiffres à l’appui, les "bonnes raisons" avancées par le maire pour justifier la démolition de l’église, en vain.
Ce dernier a donc fini par gagner, la belle et noble construction est en train d’être détruite.
Profitons de l’occasion pour conseiller ceux, peut-être moins doués, qui voudraient suivre son mauvais exemple.

Comment aboutir à la destruction d’un bel édifice dont vous avez – malheureusement pour lui – la responsabilité ?
Ne l’entretenez pas, laissez-le se dégrader, se délabrer au fil des années, faites preuve d’une incompétence exemplaire, et mentez, mentez autant que vous le pouvez ! La subtilité est d’être incompétent et de mentir en ayant l’air compétent, plus sérieux et plus informé que tout le monde. Une fois que l’édifice ne menace plus de s’écrouler, mais commence à s’écrouler, invoquez la sécurité publique grandement menacée par les chutes de pierres – sécurité publique ayant fini par être menacée uniquement à cause de votre total immobilisme, ne l’oublions pas. Faites venir les bulldozers et les pelleteuses, faites tout raser, et félicitez-vous d’avoir agi de manière totalement désintéressée pour le bien de tous, en rappelant, comme vous l’aviez fait auparavant à maintes reprises, par l’emploi d’arguments apparemment inattaquables (coût de restauration trop élevé, problèmes structurels, sol meuble, etc.), qu’il était, qu’on le veuille ou non, impossible de sauver le bâtiment.
Afin de consolider votre position, qui menace elle aussi de s’écrouler à tout moment, rappelez également que de toute façon c’était ceux d’avant les fautifs, l’ancienne équipe municipale, qui n’a rien fait pour entretenir l’édifice pour lequel vous avez encore moins fait.
Important : N’oubliez pas, n’oubliez surtout pas de ne jamais tenir compte des contre-arguments des personnes plus compétentes, plus intelligentes, et intellectuellement plus honnêtes que vous, ni du scandale provoqué par votre amour des gravats. Ce point est capital.
Bonne chance à tous, et bonne démolition !


* Historien de l'art, journaliste, et fondateur du site La Tribune de l'Art ayant pour sujet l’actualité de l’histoire de l’art et du patrimoine occidental du Moyen-Age aux années 1930.

 
Laurent Gané

dimanche 16 septembre 2012

Laideur de l’architecture et de l’urbanisme contemporains

La Défense


Quatre conférences, proposés par David Orbach (architecte D.P.L.G. urbaniste), ont eu lieu à l’université populaire de Caen créée par Michel Onfray, en novembre 2011 pour la première, et en janvier, février, et mars 2012 pour les suivantes.
David Orbach y parla du problème de la laideur de l’architecture et de l’urbanisme contemporains et des solutions que l’on pouvait y apporter.

David Orbach – c’est lui qui le dit – fut un architecte contemporain convaincu, jusqu’au jour où il décida de réfléchir par lui-même, avec pour effet de comprendre – c’est encore lui qui le dit – que « l’architecture contemporaine […] est la forme construite du libéralisme financier dans lequel nous vivons aujourd’hui. » Qu’elle « n’est rien d’autre que l’architecture ultralibérale. » Que « notre paysage est ruiné par l’architecture contemporaine institutionnelle, exactement comme notre économie est ruinée par l’ultralibéralisme banquier. »
Il fallut donc que David Orbach soit capable de réfléchir par lui-même, mais aussi, et par conséquent, qu’il soit capable de remettre en question ce qu’il pensait, sa profession, et son époque. Des qualités qu’il est rare de voir réunies chez quelqu’un, mais sans lesquelles il n’aurait évidemment jamais pu construire son excellente critique de ce qui détruit et enlaidit notre cadre de vie.

Autrefois, l’architecture était l’association de la culture, de l’art, et de la technique. L’architecture contemporaine est le résultat de la suppression des parties artistique et culturelle, permettant à la partie technique de devenir un tout. L’architecture contemporaine, c’est de l’architecture technologique, technocratique, ceci expliquant pourquoi les constructions anciennes ont du charme, sont belles, ou empreintes de noblesse, alors que l’architecture contemporaine, froide, laide, et vulgaire, semble avoir été conçue par des machines. On peut même parler d’architecture humaine d’un côté, et inhumaine de l’autre.
Pourquoi l’architecture contemporaine est-elle la négation de l’architecture culturelle ? Parce que cette dernière est reliée au passé, et donc à l’Histoire, à l’identité, que l’on veut ringardiser, effacer, afin de laisser le champ libre au mondialisme financier.

Pour beaucoup, en écoutant les conférences de David Orbach, ce sera la première fois qu’ils entendront formuler si clairement une critique sur cette escroquerie intellectuelle et cette pollution qu’est l’architecture moderne et contemporaine.
En l’écoutant, on sent qu’il est idéologiquement plutôt de gauche, ceci rendant quelque peu surprenant et intéressant de l’entendre défendre comme il le fait le beau en architecture, le pittoresque, les vrais matériaux, l’artisanat, la culture, l’héritage, la tradition, l’architecture française, le fait que toute nouveauté véritable s’appuie sur le passé, l’architecture vernaculaire, propre à une région, à un pays, racontant une histoire commune, l’art véritable, la lente sédimentation au fil des siècles du travail des artistes et des architectes. Ceci rendant encore plus surprenant de l’entendre déplorer la ruine des paysages par l’architecture contemporaine, dénoncer la religion du progrès, le cosmopolitisme, notre époque dépravée, la négation du réel, le mondialisme financier qui pour détruire les nations invente des formules comme « citoyens du monde », « village planétaire », la technologie comme arme de guerre contre les cultures, puisqu’elle cherche à les remplacer, la destruction de tout ce qui faisait et caractérisait l’architecture depuis des siècles, les façades culturellement inidentifiables.

Il faut noter qu’une bonne partie de sa critique générale s’appuie sur celle qu’il fait de Le Corbusier. Certaines personnes ne sachant que peu de choses de ce dernier seront effarées de découvrir l’étendu de son potentiel de destruction et de nuisance, notamment en apprenant qu’il nourrissait le projet de raser une bonne partie de Paris pour construire d’immenses blocs de béton et de verre.

Il y a quelques années, notamment pendant les années 90, des gens ressemblant à ce qu’il était avant sa prise de conscience sur l’architecture contemporaine, traitaient de tous les noms, et en particulier de fascistes, ceux qui disaient le dixième de ce qu’il dit pendant ses conférences. On tombe de plus en plus, de nos jours, sur des personnes comme lui, tenant de pareils propos.
En beaucoup moins perspicace, c’est ainsi que les défenseurs béats de la mondialisation d’hier – les fameux « citoyens du monde » – sont devenus les "indiniais" des ravages de cette même mondialisation. Sont-ils en train de lentement, très lentement comprendre qu’en ayant cru lutter contre le fascisme, tel qu’ils le définissent, ils ont en réalité défendu et servi une nouvelle forme de totalitarisme ?... Non, il est peu probable qu’ils en soient là, mais il est en revanche fort probable que les historiens de demain, eux, les verront ainsi.

Comme un mafieux repenti, un ancien toxicomane, un échappé d’une secte, David Orbach nous parle de là d’où il vient : l’architecture contemporaine.
Toutefois, si sa condamnation de cette dernière est pertinente, et même exemplaire, les solutions qu’il propose, en présentant son travail d’architecte, sont loin d’être convaincantes.
Le problème, c’est qu’il cherche, de bonne foi, à renouer avec l’architecture culturelle et le beau en continuant à utiliser la manière de faire ayant provoqué la rupture avec l’architecture culturelle et le beau. Il ressemble à quelqu’un qui, après avoir porté des vêtements excentriques, déciderait d’adopter une tenue classique, tout en continuant à porter des vêtements excentriques.
Quoi qu’il en soit – c’était à prévoir –, on s’aperçoit vite, au vu de la majorité des commentaires de ceux ayant écouté ses conférences sur internet, que David Orbach ne s’est pas fait que des amis parmi les représentants et défenseurs de l’architecture stalino-financière.
Voici quelques perles parmi l’ensemble de ces commentaires :
« Il ne faut pas voir l’ultra libéralisme partout, même s’il est omniprésent. »
« On a ici toute une classe d’architectes qui vous écoute depuis 20 minutes et qui ne sait toujours pas de quoi vous parlez ! Laissez l’architecture a ceux qui savent vraiment de quoi on parle. »
« Que de mélanges! Quelles confusions! Je suis totalement associé à l’idée de critiquer l’architecture aujourd’hui, ainsi que la société dans laquelle nous vivons. Mais n’oublions pas qu’une partie des réformateurs modernes étaient socialistes. »
…On souhaite bon courage à David Orbach !


Laurent Gané