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vendredi 4 février 2011

Fabrice LUCHINI lit Philippe MURAY

J’ai été surpris dapprendre que Fabrice Luchini allait lire des textes de Philippe Muray sur scène. Je me suis demandé comment les gens, imprégnés de la bêtise et de l’hypocrisie ambiantes, allaient recevoir un propos si lucidement critique sur l’imposture de notre époque, quils aident activement à être ce qu’elle est. J’étais surpris, et j’ai trouvé Fabrice Luchini, que j’appréciais déjà pour son esprit et pour son amour de la langue française, plus intelligent que je le pensais. Son choix de lecture était courageux, car les flics de la nouvelle morale bienveillante mais répressive n’aiment pas – c’est un euphémisme – les individus comme Philippe Muray. Fabrice Luchini prenait donc selon moi un risque.


Et puis j’ai appris qu’ils riaient les gens au spectacle de Fabrice Luchini, quils riaient même beaucoup. J’y suis allé, et effectivement, tout le monde riait. Moi aussi j’ai ri, du début à la fin ; pas parce que ce qui était dit était comique, puisque c’était même plutôt affligeant, désespérant, effrayant, mais parce que ça fait du bien d’entendre enfin dans l’espace public quelqu’un du talent de Fabrice Luchini dire ce que les "défenseurs" de la liberté d’expression ont toujours voulu nous interdire de dire et de penser. On se sent pendant un moment libéré de ces nouveaux dictateurs antidictature, de ces nouveaux asservisseurs antiasservissement, de ces nouveaux représentants de l’amour si prompts à haïr ceux qui ne croient pas leurs mensonges, libéré de ces nouveaux libérateurs oppresseurs ; alors on rit, on n’arrête pas de rire. Fabrice Luchini rappelle cependant gentiment quelques points essentiels pendant le spectacle. Il est content de nous voir rire, et il fait sur scène ce qu’il faut pour nous y encourager, mais il tient à ce que lon noublie pas qu’il y a une vraie pensée, une vraie analyse, et une vraie lucidité chez Philippe Muray.


Toutefois, il ne faut pas se leurrer, si Fabrice Luchini fait rire en lisant Philippe Muray, c’est aussi parce qu’il s’agit de Fabrice Luchini. Il est considéré comme étant une personne desprit, intelligente et de cultivé. Vous vous seriez fait mal voir par la plupart de ceux qui rient en lentendant lire des textes de Philippe Muray si vous leur aviez dit les mêmes choses que ce dernier avant que le spectacle de Fabrice Luchini soit à laffiche. Vous auriez été vu par les plus choqués comme un arriéré et un horrible fasciste. Même après la dernière représentation, le résultat sera à peu près le même. Les gens sont trop formatés, trop aliénés. Cela dit, Fabrice Luchini bénéficie d’un tel crédit qu’il est capable de faire se poser des questions à des personnes qui ne s’en seraient pas posé autrement. Je ne pense évidemment pas qu’il va, à lui seul, stopper l’abrutissement général, mais quun artiste ait pu dire dans un théâtre ce que de trop rares personnes ne pouvaient se dire qu’en privé, c’est assez nouveau, même si ce n’est peut-être pas un hasard. Je veux dire par là que si cela a pu se produire, c’est que quelque chose dans l’air le permettait. Qu’est-ce que cela donnera ? Peut-être rien, peut-être quelque chose de valable.
Cela me fait songer à cette phrase d’Arthur Schopenhauer : « Toute vérité franchit trois étapes. D’abord, elle est ridiculisée. Ensuite, elle subit une forte opposition. Puis, elle est considérée comme ayant toujours été une évidence. »
Si on se fie aux progrès très encourageants que font la bêtise et la suffisance, peu de choses devraient changer ; mais sait-on jamais.


Pendant la représentation, Fabrice Luchini a regretté que le ministre de la culture, Frédéric Miterrand, ainsi que l’ancien ministre de la même culture, Jack Lang, ne soient pas venus voir son spectacle, pas pour le voir lui, comme il l’a précisé mais, comme il la dit, parce que Philippe Muray est un génie dont on ne peut faire l’économie.
A t-il fait exprès de jouer les naïfs en disant ça, car comment imaginer que Frédéric Miterrand, et surtout Jack Lang, puissent venir entendre une critique si sévère et implacable d’un système qu’ils ont voulu et servi. Sils finissent par se rendre à ce spectacle, ce ne sera certainement pas de gaieté de cœur.
Pour revenir au mot "génie", Fabrice Luchini l’a plusieurs fois employé pour qualifier Philippe Muray, afin de bien faire comprendre aux gens qu’ils se trouvaient face à un personnage et une pensée exceptionnels.


La remarque que je ferai, c’est que certes, ce spectacle est une critique de notre époque, mais comme à chaque fois, dans un cas comme celui-là, on ne parle pas de ce qui a provoqué ce qui est critiqué. On parle des effets, des conséquences, mais pas du plus important : des causes. Sans doute parce que, dans le cas contraire, beaucoup de gens auraient moins envie de rire.


Cela dit, on ne remerciera jamais assez Fabrice Luchini d’avoir fait connaître à un large public Philippe Muray, qui ne pouvait être mieux servi que par lui, car il ajoute incontestablement quelque chose aux textes qu’il lit. On ne se dit pas uniquement que la pensée de Philippe Muray est savoureuse, on se dit également que Fabrice Luchini a beaucoup de talent ; que les deux réunis offrent un résultat tout à fait exceptionnel. Aucun de ces « mutins de Panurge » du monde du spectacle n’aurait fait le choix qua fait Fabrice Luchini en mettant en avant quelqu’un comme Philippe Muray. Il faut bien avoir conscience de ça.


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