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jeudi 20 novembre 2014

Une révolution et son symbole : cure de jouvence pour le croiseur Aurore

Nikolai Kochergin
La prise du Palais d'Hiver par les troupes révolutionnaires, le 25 Octobre 1917


La nouvelle n'est pas passée inaperçue en cette année 2014 : le croiseur Aurore (1) a quitté les quais de la Neva pour les chantiers navals de Kronstadt afin de s'offrir une cure de jouvence. Le 6 novembre 1917 (2), l'équipage du célèbre croiseur, acquis à la cause révolutionnaire, avait tiré une salve sur le Palais d'Hiver où siégeait le gouvernement d'Alexandre Kerensky, donnant ainsi aux bolcheviks le signal de l'attaque du Palais. Nombre d'historiens considèrent la salve tirée par les marins du croiseur Aurore ou bien la prise du Palais d'Hiver comme le début de la Révolution d'Octobre. Quant au navire lui-même, il est devenu au fil des ans le symbole d'une révolution qui fêtera son centenaire en novembre 2017. Je souhaiterais proposer au lecteur une brève réflexion sur le thème du nouveau pouvoir, né durant la période révolutionnaire. Je précise enfin que, dans cet article (comme dans ceux qui l'ont précédé), mon but n'est ni d'approuver les uns ni de condamner les autres, mais d'essayer de comprendre les phénomènes sociaux.


Le terme "révolution"

Les mots et expressions liés aux phénomènes sociaux (communisme, démocratie, coup d'Etat, putsch, révolution, etc.) ont un caractère polysémique. A notre époque, les médias se sont emparés de ces termes d'ordre sociologique, ne faisant qu'ajouter à la confusion générale. Il nous suffit de penser, par exemple, à des événements se déroulant hors du monde occidental : un banal coup d'Etat, voire une manifestation de rue réunissant quelques centaines de mécontents. Si les médias peuvent présenter ces événements au public sous un jour favorable aux pays occidentaux, ils n'hésiteront pas (nombre d'entre eux en tout cas) à les qualifier de "révolutions" (3). Le traitement idéologique de l'information, si fort de nos jours, entraîne nécessairement ce genre de dérive verbale. Introduisant des changements profonds dans la structure sociale (la nationalisation des moyens de production en premier lieu), la Révolution d'Octobre dépassa le cadre d'un banal coup d'Etat. Cette révolution est liée à la naissance d'un nouveau pouvoir.


Un champ de ruines

Emeutes causées par la faim, grèves, montée du mécontentement, répression de la part du pouvoir, humiliante défaite militaire face au Japon en 1905... La Russie prérévolutionnaire est au bord du gouffre. La première guerre mondiale et l'ouverture d'un front à l'Est provoqueront l'effondrement du pays. C'est dans ce contexte que s'inscrit la Révolution de 1917.


La séduction des idées

Dès les premières années qui suivent la prise de pouvoir par les bolcheviks, s'accumulent difficultés et mécontentements : attaques des Blancs soutenus par les Occidentaux, émeutes intérieures, groupes anarchistes opposés à tout pouvoir, etc. Vsévolod Voline (4), militant anarchiste, participa aux événements qui ébranlèrent la Russie au début du vingtième siècle. Dans ses écrits, il accuse les bolcheviks non seulement d'avoir recréé un pouvoir nouveau sur les ruines de l'Etat tsariste, mais aussi d'avoir écrasé le mouvement libertaire. Le projet de Vsévolod Voline et de ses amis était de bâtir une société nouvelle sur la base de "l'activité naturelle et libre, économique et sociale" des associations de travailleurs, selon les termes mêmes de Voline. Cette société nouvelle ne comporterait évidemment ni Etat ni gouvernement. L'idée est séduisante mais...


Mais...

Selon le philosophe russe, Alexandre Zinoviev, (5) il existe des lois de l'organisation des masses qui exercent leur action indépendamment du fait que les individus sociaux aient ou non conscience d'agir selon ces lois. S'appliquant à tous les groupes humains, quels que soient les lieux et les époques, ces lois sont universelles. Afin qu'un regroupement d'hommes constitue un tout, il est absolument nécessaire que se produise une division du regroupement en question entre gouvernants et gouvernés. Par analogie avec les organes d'un être humain et les fonctions qu'ils exercent, les gouvernants jouent le rôle de la tête et les gouvernés celui du corps. La fonction des gouvernants consiste à diriger (commander) le corps gouverné; au sein de ce dernier se forment des organes qui se partagent différentes fonctions : production de biens et de services, défense du territoire, maintien de l'ordre intérieur, etc. Le fait qu'une division de cette nature apparaisse dans un lieu quelconque à un moment donné est le signe qu'un nouvel agrégat humain (tribu, clan, société) est en formation. Si nous adhérons à cette théorie, il nous faut accepter l'idée suivante : la constitution d'un pouvoir était nécessaire à l'émergence d'une Russie nouvelle sur les ruines de l'ancienne. Le pays se trouvait confronté à une alternative : mourir ou survivre, et survivre nécessitait la création d'une direction qui exercerait son commandement sur le corps gouverné. Le rêve anarchiste d'une société sans pouvoir contredisait les lois sociales de l'organisation des masses.


Un ordre nouveau

A peine constitué, le pouvoir bolchevique s'efforça d'instaurer l'ordre à l'intérieur du pays, éliminant les ennemis réels ou imaginaires de la Révolution. Le mouvement anarchiste représentait un obstacle à cet ordre nouveau que Vladimir Ilitch (6) et ses compagnons d'armes mettaient en place dans l’urgence. Dans ses ouvrages, Vsévolod Voline décrit la façon dont fut anéanti le mouvement anarchiste russe au début des années 1920. Quant à Voline lui-même, il demeura fidèle à ses idéaux et fut banni d'Union soviétique; il mourut en France en 1945. Pour les anarchistes russes, le rêve d'une société nouvelle libre et heureuse avait tourné au cauchemar.


Avec le temps, tous les acteurs d'Octobre 17 ont disparu et le croiseur Aurore est devenu l'un des symboles d'une révolution que les historiens soviétiques, il n'y a pas si longtemps de cela, qualifiaient de "Grande Révolution Socialiste d'Octobre". Sa cure de jouvence terminée, le célèbre bâtiment de guerre devrait mouiller l'ancre près des quais de la Neva dont les eaux froides arrosent la ville de Pierre le Grand avant de se jeter dans le Golfe de Finlande.


Fabrice Fassio
Manille, le 10 novembre 2014




(1) en russe : Avrora

(2) le 25 octobre, selon le calendrier julien alors en usage

(3) je pense, par exemple, à toutes ces "révolutions" baptisées par les médias d'un nom de fleur ou de couleur : les tulipes, les roses, l’orange, etc.

(4) Vsévolod Mikhaïlovitch Eichenbaum, dit Voline : La Révolution Inconnue, éditions Entremonde, 2009

(5) Alexandre Alexandrovitch Zinoviev est l'auteur de nombreux ouvrages concernant la Russie ou le communisme : l'Avenir radieux, le Communisme comme Réalité, le Héros de Notre Jeunesse, la Maison Jaune, etc. Il n'existe aucun lien de parenté entre l'auteur russe et Grigori Evseïevitch Zinoviev, compagnon d'armes de Lénine.

(6) Vladimir Ilitch Oulianov, plus connu sous le nom de Lénine

lundi 26 mai 2014

La Russie du mauvais côté de l'Histoire


Allégorie du mauvais gouvernement, par Ambrogio Lorenzetti,
palais Palazzo Pubblico, à Sienne

Dirigeants, hommes d'affaires et chefs des médias occidentaux s'interrogent avec inquiétude sur la voie que suit la Russie contemporaine. Le Président des Etats-Unis vient d'ailleurs de l’affirmer : la Russie se trouve du mauvais côté de l'Histoire. Étrange idée selon laquelle l'Histoire aurait des côtés ! Enfin bref, le jugement du Président serait corroboré par de nombreux faits, dont celui-ci : la Russie chercherait à reconstituer un bloc semblable à l'ancienne Union soviétique, cet empire du Mal qui avait donné tant de fil à retordre à Ronald Reagan. Je souhaiterais proposer au lecteur un bref article centré sur cette question d'un bloc nouveau. Je précise que ma réflexion est basée sur les travaux fondamentaux du philosophe et sociologue russe : Alexandre Zinoviev, disparu en 2006.


L'occidentalisation

Dans ses œuvres sociologiques, Alexandre Zinoviev nomme "occidentalisation" la forme particulière que prend la globalisation dans les pays non occidentaux. Selon l'auteur russe, l'occidentalisation est la stratégie visant à établir un ordre planétaire (global) conforme aux intérêts du monde occidental (Amérique du Nord, Europe de l’Ouest, Australie, etc.) Sous la conduite des Etats-Unis, explique l'auteur de L'Occidentisme, (1) les pays de l'Ouest aspirent à établir, dans les autres parties de notre planète, une organisation de la vie semblable à la leur.
Afin d'incorporer le pays ciblé dans la sphère occidentale, il convient d'abord de l'affaiblir. De nombreuses tactiques, explique l'auteur russe, sont alors mises en oeuvre : diviser la population en groupes hostiles, l'inciter à envier l'abondance occidentale, soutenir les mouvements d'opposition, fournir une aide financière, séduire l'élite intellectuelle et les couches privilégiées, etc.
Ce processus d'occidentalisation ne signifie pas malheur pour tous. Au contraire, certaines catégories de la population du pays en voie d'assimilation - les membres des couches supérieures en particulier- peuvent trouver leur compte dans cette "refondation", devenant ainsi un soutien intérieur au processus d'assimilation. Les tentatives d'occidentalisation d'un pays ne sont pas toujours couronnées de succès (en Iran, par exemple). En revanche, lorsque l'opération réussit, le pays ciblé est remodelé : les Occidentaux, aidés par des forces intérieures locales, mettent en place un ordre étatique, économique et idéologique, imité du système occidental (capitaliste, occidentiste). Parlementarisme, multipartisme, élections, économie libéralisée, exaltation de l'argent, du sexe et de la violence, sont autant d'exemples d'éléments imposés au pays nouvellement inclus dans la sphère d'influence occidentale.
Il va de soi que l'Occident entreprend le remodelage du pays ciblé dans son intérêt : mettre en place un gouvernement ami, trouver de nombreux débouchés pour ses produits industriels, s'approprier à bon prix des matières premières dont il a un besoin vital, etc.


L'occidentalisation appliquée à la Russie

Élaborée par les pays occidentaux pendant la guerre froide, la stratégie d'occidentalisation a été utilisée contre l'Union soviétique qui représentait un réel danger pour l'hégémonie occidentale. Affaiblie par une profonde crise intérieure, l'Union soviétique des années 1980-1990 s'est révélée incapable de préserver son organisation sociale (le communisme, le soviétisme) qui a été détruite sous la direction d'hommes d'Etat tels que Mikhaïl Gorbatchev ou Boris Eltsine, parrainés par leurs homologues de l'Ouest.
Le territoire soviétique a éclaté en de nombreuses républiques en proie à de multiples difficultés : chômage massif, diminution du pouvoir d'achat des plus pauvres, dilapidation de la propriété d'Etat dans le secteur économique, collusion des milieux du pouvoir et de l'argent, baisse de la natalité, etc. L'Ukraine est l'une de ces républiques issues de la désagrégation de l'espace soviétique.
D'un point de vue sociologique, l’occidentalisation n’est pas un phénomène monstrueux (anormal) mais, au contraire, un phénomène normal, autrement dit conforme aux règles régissant les rapports entre associations humaines différentes dont les intérêts s’opposent. Les règles de la morale et du droit ne s'appliquent pas aux relations entre groupes humains.


Une occidentalisation limitée

Au cours des années 1980-1990, la Russie très profondément affaiblie s'est engagée sur les rails de l'occidentalisation, se rangeant ipso facto du bon côté de l'Histoire. Dans un entretien avec Galia Ackerman (2) réalisé en 2001, Alexandre Zinoviev explique que la marge de manœuvre de Vladimir Poutine est bridée par les circonstances et que sa mission consiste à consolider et à rendre acceptable aux yeux du peuple russe le nouveau système économique et social issu du coup d'État gorbatchévien et eltsinien. Cependant, note le philosophe, l'occidentalisation de la Russie ne signifie pas que tous les traits du soviétisme aient disparu. Dans cet entretien, l'auteur du "Facteur de la Compréhension" (3) fait remarquer, par exemple, que l'administration présidentielle a repris les fonction du Comité Central du PCUS (4) ou bien que les relations entre le Kremlin et la Douma ressemblent de plus en plus aux rapports qui existaient entre le Politburo et le Soviet suprême du temps de l'URSS. Dans ce même entretien, le philosophe ajoute que le Parlement est devenu l'instrument docile de l'exécutif. L'occidentalisation de l'organisation étatique de la Russie post-soviétique est donc relative et limitée.


Une reprise en main

Je connais mal la situation actuelle de l'organisation étatique de la Russie, mais il me semble que la situation en question n'est plus celle qui prévalait dans les toutes premières années de notre siècle. Vladimir Poutine et son équipe ont consolidé le pouvoir de l'Etat central, effectué des réformes et "changé de cap". Réorganisation de l'administration ("la verticale du pouvoir"), renforcement de l'armée et des services de renseignement, surveillance des médias, réhabilitation du secteur militaro-industriel, rapprochement avec la Chine, volonté de former un vaste ensemble eurasiatique, sont autant d'exemples que les forces influentes de l'Ouest interprètent comme un rejet de l'occidentalisation.
L'actuelle montée en puissance de la Russie sur la scène internationale est liée à cette reprise en main de l'Etat, opérée par le pouvoir suprême. Comme le note Alexandre Zinoviev dans ses ouvrages sociologiques : l'histoire de la Russie est une histoire de l'Etat. En renforçant les traits de l'ordre étatique hérités de l'ancienne Union soviétique ou de l'époque tsariste, le pouvoir russe a pour but de construire un Etat fort, véritable poste de commande de la société tout entière. Cet Etat en voie de renforcement porte en lui une tendance "impériale", autrement dit une tendance à recréer un espace semblable à l'Union soviétique ou à l'empire tsariste.


La prison des peuples

Un événement similaire s'est déjà produit dans l'histoire russe. Au cours de la première guerre mondiale, l'Etat tsariste s'est écroulé et les révolutionnaires ont pris le pouvoir. Une question se pose alors : pourquoi les Bolcheviks ont-ils reconstruit un empire quelques années après la Révolution d'Octobre alors qu'ils comparaient la Russie impériale - le mot de Vladimir Ilitch Lénine est célèbre - à "une prison des peuples" ? Alexandre Zinoviev explique que, en dépit des slogans révolutionnaires et des intentions des chefs bolcheviks, le nouveau pouvoir central s'est trouvé contraint de restaurer l'empire, certes sous une forme nouvelle qui prit le nom d'Union soviétique. La Révolution avait éliminé la classe des capitalistes, qui avaient investi dans l'industrie, et celle des propriétaires terriens, mais elle avait préservé l'organisation étatique de l'époque tsariste. La tendance à créer une vaste union de peuples soumis à un pouvoir central découlait de l'organisation étatique russe préservée par la Révolution. De nos jours, cette tendance se manifeste de nouveau et continuera de se manifester si le pouvoir suprême, quel que soit son chef, persévère dans sa volonté d'édifier un Etat fort en Russie. Il est possible que cette tendance prenne la forme d'une union eurasiatique ou bien d'une vaste zone d'influence.
Aujourd'hui, la reprise en main de l'organisation étatique, la montée en puissance de la Russie, la création d'une zone d'influence, inquiètent à juste titre les forces supranationales prônant une gouvernance mondiale, ainsi que les puissances occidentales. La Russie actuelle représente une épine fichée dans le pied de la globalisation, une véritable « empêcheuse » de tourner en rond. En ce sens, le Président des Etats-Unis a raison. Malgré tous les efforts fournis par les Occidentaux, la Russie glisse une nouvelle fois du mauvais côté de l'Histoire, une vingtaine d'années après la chute fracassante de l'empire du Mal. (5)


Fabrice Fassio
Manille, le 20 mars 2014




(1) L'Occidentisme, ouvrage publié chez Plon en 1995.

(2) Politique Internationale - La Revue n°92 - ÉTÉ - 2001

(3) Le Facteur de la Compréhension (Faktor Ponimania) ; ce livre - unique en son genre ! - n'est toujours pas édité dans notre pays alors que sont publiés chaque année des centaines de livres dénués d'intérêt. France, que devient ta tradition d'intellectualisme ?

(4) Parti Communiste d'Union Soviétique

(5) Plusieurs lecteurs ont pensé que j'exprimais, dans la conclusion de cet article,  une opinion personnelle et m'ont fait part de leur incompréhension. Une mise au point m'apparaît donc nécessaire.  En  écrivant que la Russie contemporaine glissait du mauvais côté de l'Histoire, je ne voulais pas dire que ce pays  prenait une direction que je désapprouve,  mais  simplement que  la direction en question s'opposait aux intérêts des Etats-Unis. C'est évidemment ce dernier point que  le Président Obama avait à l'esprit lorsqu'il  a déclaré le 3 mars 2014 que la Russie se situait  " du mauvais côté de l'Histoire."

mardi 30 avril 2013

Dies iræ (1)

Version actualisée en 2013


Le jour de la colère. En 2010 et surtout en 2011, se déroulèrent des événements grandioses dans une partie de notre planète. Un raz-de-marée, expression de la colère de populations d'ordinaire soumises à leurs dirigeants, déferla sur le monde arabe. Ces événements m'ont conduit à réfléchir sur la situation des pays occidentaux qui semblent pour le moment à l’abri de tels séismes. Après tout, ce sont nos médias qui l’affirment : ne sommes-nous pas en démocratie ? C’est précisément cette démocratie occidentale que je souhaiterais observer sous un angle précis : celui des élections des représentants du peuple.


Une question de mots

Les termes liés aux phénomènes sociaux (démocratie, capitalisme, communisme, volonté populaire, etc.) ont un caractère polysémique. Étant donné que la plupart des locuteurs ne mettent pas la même chose sous les mêmes mots, il s'ensuit des malentendus, voire une incompréhension totale. Cette dernière est d'ailleurs largement alimentée par les médias et les politiciens qui, utilisant le mot "démocratie" à tout propos et de façon intempestive, ont transformé ce terme en véritable "tarte à la crème". Afin d’éviter les confusions, je nommerai dans cet article : démocratie parlementaire ou démocratie tout court, le système politique d'un pays occidental souverain : la France, l'Allemagne, les États-Unis etc. L'existence de partis politiques, de représentants élus par les citoyens, d'une constitution ou d'une assemblée nationale sont des exemples d'éléments constitutifs du système politique en question. Je souhaite enfin préciser que je considère, dans cet article, la démocratie comme un objet d'étude et que je ne veux porter sur elle aucun jugement de valeur.


Démocratie réelle et démocratie mythique

Dans les médias, dans les discours des hommes d'État occidentaux ou bien dans de nombreux ouvrages spécialisés, le terme de "démocratie" revêt toujours une connotation positive. Ce simple fait est à lui seul hautement significatif d'une utilisation idéologique de ce terme. En effet, peut-on imaginer un quelconque système politique ne comportant que des qualités ? La démocratie parlementaire réelle et non point mythique ne fait pas exception à la règle. Elle recèle certes des qualités (autrement dit, des phénomènes qu'une majorité de citoyens perçoivent comme positifs) mais aussi des éléments qui jettent le désarroi dans l'esprit de nos contemporains. Ces éléments constituent en quelque sorte le « revers de la médaille » de notre système politique. En effet, beaucoup d’entre nous s'inquiètent de l'importance de phénomènes tels que les groupes de pression (lobbyisme), le train de vie des élus, les liens entre le monde de la politique et celui des affaires, le financement occulte des partis, les scandales dans lesquels trempent des politiciens, etc. Ces quelques exemples suffisent à faire comprendre ce que je veux dire. A mon sens, ces phénomènes sont les éléments constitutifs d'une démocratie parfaitement réelle et non point mythique (idéalisée). Comme l'affirme le proverbe : il n'existe pas de bien sans mal. Selon moi, ces défauts de la démocratie parlementaire ne sont pas l'effet du hasard mais découlent du fonctionnement du système au quotidien ; les éradiquer totalement ne dépend point des discours des journalistes ou des décisions des hommes d'État, aussi bien intentionnés soient-ils. Ces défauts font bon ménage avec d'autres phénomènes qui sont en revanche perçus comme des qualités par les citoyens. Tel est le cas de l'élection des représentants du peuple aux plus hauts niveaux de l’État (députés, sénateurs, présidents, etc.) Ce choix des élus est une spécificité de notre système politique.


Une crise de confiance

Comme nous venons de le noter, le droit de choisir ses représentants constitue un élément important de la démocratie parlementaire. Cependant, nombre d'électeurs pensent que leur vote n'améliorera en rien leur quotidien et s'interrogent sur l'utilité réelle des élections. S'estimant victimes d'un jeu de dupes, certains s'abstiennent de voter alors que d'autres accomplissent sans aucune conviction leur devoir de citoyen. Selon le mot célèbre de Jacques Duclos, ces électeurs désenchantés ont conscience de choisir entre "bonnet blanc et blanc bonnet". Selon moi, ce désarroi et cette désaffection sont les conséquences de plusieurs facteurs. Arrêtons-nous brièvement sur trois de ceux-ci.


Élections et "hollywoodisation"

Le système politique ne constitue qu'une partie de la structure étatique d'un pays occidental. Composé d'élus du peuple, ce système cohabite avec un appareil bureaucratique dans lequel travaillent des dizaines de milliers de fonctionnaires. Cependant, les médias ne manifestent de l’intérêt que pour les élus, dont le nombre est pourtant bien inférieur à celui des fonctionnaires d'État. Lors des campagnes électorales, l'attention portée par les médias aux politiciens de haut vol est décuplée et atteint son paroxysme. Durant ces périodes, les principaux moyens de communication créent de véritables cultes des hommes politiques les plus en vue, comme si le destin du pays dépendait du discours prononcé par Monsieur X ou bien de la prestation télévisée effectuée par Monsieur Y. La une des journaux se remplit de faits mineurs de cette nature et les médias organisent toutes sortes de mises en scène tapageuses. Cette "hollywoodisation" de la vie publique a le double mérite de distraire les citoyens et de masquer l'absence totale ou quasi totale d'idées et de programmes. Voter consiste alors à légitimer l'octroi de fonctions publiques à tel ou tel personnage que les médias et les agences de publicité ont mis en valeur de façon à faciliter son élection. Le candidat devient un « produit artificiel » fabriqué de toutes pièces pour le jour du scrutin.


Élections et bipartisme

Depuis la fin de la guerre froide, la tendance au bipartisme s'est renforcée en Europe : à une droite libérale s'oppose une gauche socialisante. Il s'agit, selon les pays, de copies plus ou moins conformes du modèle américain : démocrates et républicains. Depuis l'effondrement du bloc de l'Est, l'idéologie occidentale s'est lancée dans une opération de grande envergure. Journalistes, sociologues, politiciens et experts de tout poil ont redoublé d'efforts pour convaincre les électeurs d’élire des candidats se réclamant de partis "ayant vocation à gouverner" (selon l’expression consacrée). Débarrassée de sa gangue idéologique, cette expression bien connue signifie : partis ne représentant aucun risque pour l'ordre social existant. Même si elles proposent des programmes légèrement différents, les formations politiques participant au bipartisme ont en commun le fait de soutenir notre mode de vie. Convaincre l’électeur d'adhérer au bipartisme revient à cantonner le pouvoir des urnes dans des limites que les forces influentes de la société jugent acceptables. Il s'agit bel et bien de restreindre ce pouvoir afin qu’il ne représente aucun danger pour l'ordre social.


Élections et classe politicienne

Beaucoup de citoyens ont clairement conscience qu'existe une classe (une catégorie) de professionnels de la politique. Dans son étude fondamentale consacrée à la société occidentale (2), le philosophe russe Alexandre Zinoviev note que, depuis la fin de la seconde guerre mondiale, cette classe a non seulement augmenté d'un point de vue numérique mais qu'elle a accru son rôle dans la société. Ces professionnels de la politique ne font pas carrière d'une manière solitaire mais au sein de partis, de mouvements et d'organisations ; ils jouissent d'un niveau de vie élevé : salaires enviables et avantages en nature, relations avec le monde des affaires, honoraires d'appoint, etc. Même s'ils ignorent les "dessous" de la vie politique, la majorité des citoyens savent cependant qu'ils sont fort peu reluisants. Les scandales qui éclatent de temps à autre permettent d’ailleurs au commun des mortels d'entrevoir les coulisses du monde de la politique. S’ensuivent l’indignation, la désillusion et l’amertume. Décrivant dans son opuscule "le Prince" le comportement des puissants de son temps, Nicolas Machiavel notait que la ruse, le cynisme, la trahison et le mensonge sont des traits psychologiques que les hommes d'État doivent développer s'ils veulent garder le pouvoir. L'analyse du Florentin reste et restera d'actualité. Les politiciens les plus en vue appartiennent à "l'élite" de la société, c'est-à-dire aux couches supérieures du monde occidental. Obsédés par leur carrière, ces professionnels de la politique ne se soucient de leurs électeurs que dans la mesure où ils ont besoin d'eux le jour du scrutin. Sans en être pleinement conscient, le citoyen contribue à perpétuer, par le simple fait de voter, l'existence de cette classe politicienne intimement liée au monde idéologico-médiatique et à celui des affaires.


La conclusion

Sur la base des quelques considérations qui précèdent, il serait faux de conclure que le pouvoir des urnes est aujourd'hui réduit à l'état de pure fiction. En choisissant de voter, par exemple, pour tel candidat plutôt que pour tel autre, nombre d’électeurs expriment une réelle préférence. Cependant, il est clair que la fonction essentielle du vote revient à accorder une légitimité à des individus désireux d'acquérir une parcelle de pouvoir. Quant au libre arbitre de l’électeur, il subit de fortes manipulations destinées à l’orienter dans une direction bien précise. Avant de mettre un terme à ce bref article, je voudrais ajouter ceci : l’idéologie occidentale a indéniablement obtenu des succès en matière de conditionnement des esprits (c’est "le lavage de cerveaux en liberté", selon l'expression de Noam Chomsky) (3). Cependant, l’idéologie ne peut pas tout. La situation actuelle des pays occidentaux montre que la confiance en la force des urnes ainsi que l'attrait pour le bipartisme sont à la baisse, alors que grandit le mécontentement social. Dans les années à venir, pourraient accéder au pouvoir des partis étrangers au bipartisme, qui auront réussi à focaliser les états d'âme oppositionnels des électeurs. Il n'est pas exclu non plus que le mécontentement populaire s'accumule et finisse par éclater avec violence. Ce jour-là, la voix du peuple ne s'exprimera pas par le biais des urnes mais par la révolte. C'est alors que le monde occidental connaîtra lui aussi son jour de la colère.


(1) Jour de colère.
(2) Je pense en particulier à "L'occidentisme", Plon, 1995. Beaucoup d'ouvrages d'Alexandre Zinoviev consacrés à la société occidentale ne sont malheureusement pas disponibles en français.


Fabrice Fassio

lundi 4 février 2013

Bref historique de la vie et de l'œuvre d'ALEXANDRE ZINOVIEV



En 1978, Alexandre Zinoviev, son épouse Olga, et leur fille Polina arrivent en Allemagne, après avoir été expulsés de leur pays natal.
L’accueil réservé par les médias occidentaux aux œuvres du philosophe russe est plutôt enthousiaste. Alexandre Zinoviev est invité à s’exprimer sur les ondes, ses livres sont traduits en plusieurs langues occidentales et de nombreux critiques littéraires louent son talent d’écrivain.
Cette première période des rapports du logicien russe avec l’Occident sera suivie d’un deuxième temps nettement moins favorable à Alexandre Zinoviev. Cette seconde période, qui s’étendra de l’effondrement de l’Union soviétique au décès de l’écrivain, verra se détériorer, chaque jour un peu plus, la relation entre ce dernier et les médias occidentaux. De nombreux ouvrages du logicien russe ne seront plus traduits en langues occidentales et ne seront plus publiés en Occident.
Que s’est-il donc passé ?


La première période

Alexandre Zinoviev, Soviétique récemment émigré en Occident, commence dès 1978 à porter son regard de sociologue et de philosophe sur le nouveau milieu dans lequel il va vivre dorénavant. De nombreux livres et articles témoignent de l’intérêt manifesté par le philosophe pour son nouveau « biotope » : Nous et l’Occident, Sans Illusions, Ni Liberté Ni Egalité Ni Fraternité, par exemple. Dans ces ouvrages, le sociologue russe livre au lecteur ses premières impressions et analyses. Son regard est celui d’un Soviétique qui cherche à comprendre la vie occidentale, tant du point de vue intérieur, ses aspects internes, que du point de vue extérieur, le rapport que l’Occident entretient avec d’autres ensembles humains.

L’époque est à la guerre froide entre le bloc de l’Ouest : les Etats-Unis et leurs alliés, et celui de l’Est : l’Union soviétique et les pays de l’Europe orientale. Tout naturellement, Alexandre Zinoviev livre aux Occidentaux son point de vue de spécialiste et de Soviétique sur cette question. Dans Nous et l’Occident par exemple, le sociologue russe montre à quel point les atouts dont dispose l’Union soviétique - une idéologie unique imposée à la population, des services secrets très efficaces, une armée nombreuse - peuvent être, entre autres facteurs, des éléments décisifs en cas de conflit avec l ‘Ouest.

À l’époque, l’Occident craint l’Union soviétique et toutes les critiques à l’encontre de ce pays trouvent un écho favorable dans les médias occidentaux. Tel est le cas, par exemple, des propos des dissidents soviétiques émigrés en Occident. La dénonciation des répressions staliniennes et du Goulag ébranle la crédibilité du modèle soviétique et déstabilise les gauches occidentales. À la différence de certains de ses compatriotes résidant à l’Ouest, Alexandre Zinoviev ne prône pas la destruction du système socialiste (communiste) ; il désire analyser le communisme, le comprendre, mais il note qu’un éventuel écroulement de celui-ci signifierait l’effondrement du pays, la Russie, où ce système est né et a pris forme.

Ce dernier point ne doit pas être interprété comme une preuve de complaisance à l’égard du socialisme soviétique. L’analyse du philosophe montre que les défauts du communisme ne sont pas dus à une déformation des idées de Karl Marx ou de celles de Vladimir Ilitch Lénine, mais qu’ils sont la conséquence de lois intrinsèques à ce système. Alexandre Zinoviev va plus loin dans sa critique du socialisme que d’autres intellectuels qui souhaitent pourtant une destruction de ce dernier.


Le tournant

En 1985, un nouveau Secrétaire Général, Michel Gorbatchev, accède au pouvoir suprême en Union soviétique et entreprend une série de réformes. L’ère de la perestroïka a commencé.
Quelques mois plus tard, Alexandre Zinoviev rédige un court opuscule : Le Gorbatchévisme ou la Puissance d’une Illusion. Le livre est une violente critique de la gestion de l’Union soviétique par la nouvelle équipe au pouvoir. Le philosophe russe note que les réformes entreprises sont pour une part une opération de séduction destinée à l’Occident, de façon à ce que ce dernier « baisse sa garde », mais que les conséquences desdites réformes peuvent mener le pays à la catastrophe. L’avenir montrera à quel point l’analyse du sociologue russe était pertinente. D’autres ouvrages consacrés au même thème suivront : Vivre, en particulier.

En Occident, l’accueil réservé au nouveau Secrétaire Général et à ses réformes est triomphal. Les médias et les hommes politiques occidentaux créent un mythe nouveau : la Gorbimania ; le nouveau Secrétaire Général, plus dissident que les dissidents eux-mêmes, et son équipe vont moderniser le pays et construire un socialisme « à visage humain ». Cette vaste opération idéologique aura pour effet d’orienter l’esprit des masses occidentales dans le sens voulu. Il me paraît intéressant de faire remarquer au lecteur que si une campagne de cette nature s’était déroulée sous d’autres cieux et sous d’autres régimes, d’aucuns l’auraient volontiers qualifiée de « totalitaire ». La presse occidentale accueillera très « fraîchement » l’opuscule d’Alexandre Zinoviev. Le tournant est amorcé. A l’avenir, les rapports entre les médias occidentaux et le philosophe russe ne cesseront de se dégrader.


La seconde période

Le président Ronald Reagan constate avec satisfaction la fin de « l’empire du Mal » lorsque disparaît l’Union soviétique. La guerre froide est terminée et la victoire a été remportée par l’Ouest qui n’a pas eu besoin de tirer un seul coup de feu. Les médias occidentaux s’attachent désormais à montrer à l’opinion publique qu’une nouvelle société se construit dans une Russie désormais dirigée par des « réformateurs », qui sont d’ailleurs d’anciens fonctionnaires du parti communiste de l’Union soviétique, promptement convertis aux vertus du libéralisme économique et de la démocratie parlementaire. Quant à Alexandre Zinoviev, il ne croit pas un seul instant à une renaissance de la Russie dirigée par des « réformateurs » tels que Boris Eltsine, et prédit que, au contraire, la vie deviendra plus difficile pour des millions de Russes.

Alexandre Zinoviev est un patriote dans le meilleur sens du terme. Il s’est battu contre l’Allemagne nazie, a tenté d’élever la logique russe au niveau des standards mondiaux et a publié Les Hauteurs Béantes, ce qui lui a valu d’être expulsé de Russie. Face à la situation catastrophique que traverse son pays natal, le philosophe estime que son devoir consiste à soutenir les communistes russes, représentés par Guennadi Ziouganov, qui proposent de restaurer la puissance de l’État central.
Cette prise de position lui vaut les foudres des médias occidentaux qui ne comprennent pas que l’ancien pourfendeur du communisme ait viré « au rouge ». Le divorce entre l’Occident et le logicien russe est alors consommé.
Quant à mon interprétation personnelle, elle consiste en ceci : l’auteur russe ne s’est pas rallié aux idées des communistes, mais a choisi ce qui lui a semblé être pour son pays la solution du moindre mal.

À peine l’Union soviétique s’est-elle effondrée que de nouveaux slogans apparaissent et sont diffusés à l’échelle de la terre entière. La mondialisation, la globalisation, le village planétaire deviennent des mots à la mode, en même temps que se renforce la puissance américaine désormais sans rivale. Le bombardement de la Serbie et l’intervention américaine en Irak sont interprétés par Alexandre Zinoviev comme le signe de la volonté hégémonique des Etats-Unis qui utilisent à leur guise leurs forces armées dans un monde unipolaire. La domination américaine se conjugue avec d’autres phénomènes tels que la puissance des organisations financières internationales, le pouvoir économique des firmes transnationales ou bien une culture et une idéologie vantant dans le monde entier les mérites du mode de vie occidental en général, et américain en particulier. L’américanisation de l’Europe occidentale fait aussi partie des phénomènes qui préoccupent au plus haut point le philosophe russe. Des ouvrages tels que La Grande Rupture ou L'Occidentisme seront publiés en français, mais d’autres livres, La Fourmilière Globale ou bien La Tragédie Russe par exemple, ne le seront pas.

En 1999, le philosophe russe rentre avec toute sa famille dans son pays natal. Dans un entretien avec le magazine « Lire », (2) il déclarera qu’il est revenu pour mourir sur la terre de ses origines. Alexandre Zinoviev disparaîtra en 2006 à l’âge de 83 ans. Peu d’intellectuels occidentaux font aujourd’hui référence à son œuvre qui semble avoir sombré dans l’oubli. Quant à Boris Eltsine, qui avait débattu avec la philosophe devant les caméras françaises (3), il s’éteindra en 2007 après avoir interdit le parti qui lui avait permis d’accéder aux plus hautes instances du pouvoir soviétique.


(1) Les Confessions d’Un Homme en Trop, Olivier Orban

(2) Le Testament d’une Sentinelle, Lire, mars 2005

(3) Site d’Alexandre Zinoviev : http://www.zinoviev.ru/ (une version enregistrée du débat se trouve sur ce site)


Fabrice Fassio