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vendredi 11 février 2011

Philippe MURAY : Festivus festivus (extrait)

« Élisabeth Lévy : Le problème de notre temps est peut-être la disparition des élites, c'est-à-dire d'une classe qui déduisait de ses privilèges une forme de responsabilité.  Aujourd'hui, les élites - celles que Chevènement appelle élites mondialisées - n'ont de cesse de s affranchir de toute responsabilité. Vous l'avez d'ailleurs pointé dans votre texte sur la rumeur de la Somme. Mais vous ne fondez pas plus d'espoir sur les « hyliques », autrement dit sur le peuple, que sur ces pseudo-élites. On constate pourtant qu'il reste dans les peuples quelque chose du vieux bon sens : refus de Maastricht, dédain pour le piquenique de la Méridienne, sondages défavorables aux avancées les plus délirantes de l'ordre festif …  Sortez de la rive gauche, Philippe Muray !

Philippe Muray : Il y a fort longtemps que j'en suis sorti, rassurez-vous, parce que j'ai suivi mon plaisir, qui ne me menait pas là, et de toute façon je ne crois pas qu'on puisse se vanter de m'y avoir beaucoup vu (les serfs me le reprochent assez). Mais si je ne fonde aucun espoir sur personne, c'est que le travail incessant de l'époque est la rééducation des « hyliques », justement, des « ploucs », le reconditionnement par toutes les salopes dominantes des derniers rétifs issus de cette « France moisie » qui n'a sans doute été appelée salopement ainsi que parce qu'elle opposait une sorte de résistance informe aux élites qui en ressentaient un légitime agacement. « Laissez les rustres en paix ! » lançait Gombrowicz en 1958 à des interlocuteurs de gauche scandalisés. « Laissez les gens vivre », disait-il encore (ce qui finissait logiquement par lui attirer cette remarque : « Vous ne seriez pas fasciste, par hasard ? »).
Laisser les rustres en paix est une chose absolument impossible que l'élitocrate hystérique n'envisage pas un seul instant parce que cela signifierait qu'il pourrait encore subsister ici ou là des traces, même très dégénérées, de l'ancienne vie spirituelle, c'est-à-dire aussi, car la vie spirituelle c'est l'autre nom du jugement, une capacité résiduelle de juger extrêmement dangereuse pour le programme de contrôle et de soumission festifs qui s'étend partout et qui a pour vocation d'incarner le nouveau maintien de l'ordre. Les hommes des nouvelles élites n'ont rien à voir avec ce que l'on appelait ainsi autrefois ; ce sont, je l'ai déjà écrit il y a bien longtemps, des matons. Des matons de Panurge. De sombres, de très sombres matons de Panurge. Éventuellement déguisés en mutins de Panurge. Avec des clochettes et un nez rouge. Et qui veillent à la mutation du reste de l'espèce, c'està-dire des « ploucs », qu'ils espèrent transformer au plus vite en mutés de Panurge. Cette besogne se poursuit sans relâche dans tous les domaines, et le but est d'obtenir que le « plouc », l'« hylique » n'ait plus une seule idée à soi, ni d'autres désirs que ceux qui ont été sélectionnés par les nouvelles élites mondialisées.
Il n'est pas question de laisser le rustre en paix parce que cela signifierait que pourraient encore perdurer, dans des coins obscurs, d'inquiétantes radicalités, des singularités, des antagonismes, peut-être des souverainetés, et même des pensées magistrales.
De tout cela il subsiste des traces, bien sûr, même quelquefois de beaux vestiges, mais ils sont cernés de toutes parts, on les travaille de toutes les manières, par toutes les techniques et tous les procédés. Quand la détestable cinéaste Coline Serreau, par exemple, déclare fièrement que tous ses films sans exception « parlent du patriarcat et de sa destruction, seule évolution possible pour l'humanité, dans le sens où ce système détruit toute l'humanité », on est là face au maton de Panurge en train de bêler sa peur et sa haine, et on peut en déduire que ce fameux patriarcat mythique constitue désormais l'une de ces radicalités, l'une de ces inquiétantes singularités, l'un de ces antagonismes lumineux et résiduels que les cagots criminels de l'élitocratie redoutent si fort, et qu'il a, contrairement à ce que croit la cinéaste susnommée, tout l'avenir devant lui en tant que facteur d'échec potentiel par rapport au programme d'asservissement des matons de Panurge. Ce qui ne signifie pas, bien entendu, qu'il gagnera, au contraire ; mais, sous une forme ou une autre, à divers moments, et de manière imprévisible, il grippera la machine, il en fera surgir les ridicules, il la poussera à s'énerver et à se contredire, peut-être même à se dévorer elle-même. Je ne crois pas trop aux possibilités de « résistance » de populations qui seraient restées « saines » parce que je ne vois pas comment elles pourraient l'être restées, mais j'ai bon espoir dans certaines capacités du Moderne, désormais, de se battre à mort avec le Moderne, de s'éventrer, de s'entredéchirer, Moderne contre Moderne, comme les deux monstres post-historiques qu'ils sont...

Élisabeth Lévy : Quand vos matonnes affirment s'attaquer à la domination masculine, que visent-elles en réalité ?

Philippe Muray : Le grand ennemi, vous le savez bien, et dans tous les domaines, et sous toutes les formes, en politique comme en littérature et ailleurs, partout, c'est la sexualité du mâle ou ce qu'il en reste, et il ne s'agit même plus du tout que la sexualité féminine soit à égalité avec la sexualité masculine, mais que celle-ci ne puisse plus être distinguée de celle-là, ou plutôt que celle-ci soit alignée sur celle-là. C'est un long travail qui se poursuit sur tous les plans depuis des années, aussi bien avec des mesures étatiques comme le « congé paternité » qu'avec le ressassement des néo-penseurs ou penseuses sur la différence des sexes qui ne serait qu'une « idée fixe », ou encore avec les lois contre le « harcèlement » moral et sexuel, et bien d'autres choses encore. La sexualité masculine est une antiquité récalcitrante qu'il convient de liquider parce qu'avec la sexualité féminine elle réussit encore, de temps en temps, à produire de l'électricité, de la contradiction, de la vie. Cette vie incroyablement persistante en dépit de toutes les entreprises morbides des associations de persécution est extrêmement dangereuse pour la puissance dominante qui usera de tous les moyens (jusqu'à la calomnie, par exemple en imposant l'assimilation de la sexualité masculine en général à celle des tueurs en série, des maniaques sexuels, des pédophiles, etc.) pour en venir à bout. Telle est, au fond des choses, l'opération à laquelle les « peuples », comme vous dites, sont actuellement soumis.
Il est sûr que partout dans ces « peuples » survit une sourde, une obscure horreur du désastre présent. Mais cette horreur se voit aussi combattue, chez chacun, et de l'intérieur, par une tendance à la soumission également obscure et profonde. C'est cette soumission, cette envie de s'adapter aux nouvelles conditions d'existence insensées, jointes à la conviction qu'il n'y a pas le choix, sur quoi misent les élites mondialisées. Pour accélérer la liquéfaction des vrais gens, la destruction de leur mémoire, des anciennes solidarités, des dernières traditions et de ce qui reste encore de vie sociale, ou tout simplement de réalité, le temps présent ne ménage pas sa peine. Vous venez de me parler des méfaits parisiens de l'« équipe Delanoë », et ce sont des méfaits typiquement élitocratiques puisqu'ils consistent à favoriser les prétendues « circulations douces » employées par les dominants contre l'automobile dont se servent les rustres. Et c'est partout et dans tous les domaines que le dressage sévit. On envoie des commandos de festivocrates « réveiller les campagnes », c'est-à-dire détruire le peu qui en reste. On « réveille les villes » en faisant appel à des fabricants d'événements de rue. On s'introduit dans l'intimité des couples par le biais de la loi, une fois encore, pour démolir les ultimes lambeaux du patriarcat et achever d'effacer les identités sexuelles en faisant entrer les hommes, comme l'a dit doucereusement l'incroyable Ségolène Royal lorsqu'elle présentait son projet de congé de paternité, « dans la sphère de la petite enfance qui leur était un peu déniée jusqu'à présent » (ben voyons...). Et quand les organisateurs d'une rave sollicitent du département du Doubs l'autorisation de se tenir sur le site de la saline royale d'Arc-et-Senans, le journaliste liquéfié de Libération qui commente la chose note sans rire : « L'opération donnerait une image plus jeune à ce monument classé par l'Unesco. »

Élisabeth Lévy : Vous avez raison, ça ne rigole pas. On sent une certaine fulmination contre cette fichue Unesco dont le navrant conservatisme s’oppose au remplacement de vieilles pierres par des parcs à thème ou, en l'occurrence, par un parc à raves. C'est assez logique puisqu'il s'agit d'effacer jusqu'au souvenir du monde ancien...

Philippe Muray : Lequel relève toujours aussi, plus ou moins, du patriarcat... Ce ne sont donc pas seulement les êtres actuels mais aussi leur environnement et les êtres du passé qui doivent être reconditionnés de manière à ce que plus personne ne puisse jamais s'y retrouver. Quand on envisage de transférer les cendres d'Alexandre Dumas au Panthéon, on le fait avec des arguments d'analphabète moderne à se rouler par terre d'horreur et de rire (« Dans la France d'aujourd'hui, c'est bien de mettre au zénith un beur ou un quarteron, c'est signifiant »). Tout ce qui, du passé, ne peut pas être conservé dans le formol moderne doit être éliminé. C'est ainsi qu'à Londres, il y a quelques mois, on envisageait de déboulonner les statues de deux généraux, obscurs souvenirs des anciennes guerres coloniales, qui se dressent aux deux extrémités de la place de Trafalgar (il n'y a pas que les talibans qui déclarent la guerre aux statues). »


Philippe Muray, Festivus festivus.

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