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vendredi 27 mai 2011

Arthur SCHOPENHAUER : Petits écrits français - Réflexions, lettres, gloses

À l’heure du succès que remporte l’emploi incorrect du français, et de son affaiblissement face à l’anglais, il est intéressant de découvrir les écrits français d’un des esprits les plus brillants d’Occident : Arthur Schopenhauer, ainsi qu’une bonne partie de ce qui concerne sa relation avec la France, et notamment ce jour de 1804, au grand arsenal de Toulon, où il vit des galériens enchaînés. Cette scène le bouleversa au point qu’elle deviendra l’une des prémisses sur laquelle reposera l’édification de sa philosophie. Ceux qui l’ignoraient apprendront quelle influence eut en retour Arthur Schopenhauer sur un ensemble d’écrivains  français parmi les plus importants.

Il considérait que le français était une langue admirable, mais beaucoup plus une langue de sentiment que de déduction ; davantage une langue de diplomatie que de philosophie.

Christian Sommer, dans son introduction, nous apprend que Schopenhauer a été envoyé par son père à l’âge de neuf ans en pension au Havre. Il y resta deux ans, de 1797 à 1799. En 1819, il écrira, à propos du Havre : « Dans cette ville accueillante située à l’embouchure de la Seine et de la côte maritime, je vécus ainsi les moments les plus heureux de mon enfance. »

En lisant ce livre, ce que l’on constate, c’est l’étonnante qualité du français de Schopenhauer, d’un point de vue académique j’entends ; un français incomparablement meilleur que celui de la grande majorité de ceux qui le parlent et l’écrivent aujourd’hui. Certes, la rapidité avec laquelle il acquit, lui qui finit par parler sept langues, une maîtrise élevée de la nôtre, prouve qu’il était doté de facultés exceptionnelles, mais ça ne suffit pas à expliquer un tel écart. Il faut aussi tenir compte, comme je l’ai dit au début, de l’énorme succès que remporte l’emploi incorrect du français, pour ne pas dire de la fréquente débilité d’utilisation qui en est faite, offrant presque à n’importe quel perroquet parlant de passer pour un érudit. Ce niveau très bas de connaissance et d’utilisation du français va d’ailleurs habituellement de pair avec un niveau culturel qui lui non plus ne risque pas de donner le vertige ; à tel point que face à certaines personnes il m’est possible, un peu comme les perroquets parlant, de passer plus ou moins pour une sorte d’érudit, ce qui est pourtant loin d’être le cas.

Il faut préciser que parler du succès que remporte le mauvais emploi du français ne sous-entend pas qu’une forme d’expression absolument rigide doive être considérée comme seule valable, mais simplement qu’il y a des limites à ne pas dépasser.
Par exemple, un ami m’a un jour raconté qu’il avait discuté avec le responsable d’un département de pointe dans une grande société du secteur industriel, et que celui-ci lui avait dit avoir été chargé par sa direction de recruter des ingénieurs destinés à travailler au sein de son département. Le problème, c’est que la majorité des ingénieurs postulants avaient utilisé le langage texto dans leurs lettres de motivation ; sans parler des énormes fautes d’orthographe que contenaient ces dernières, de la quasi absence de ponctuation (imposant d’avoir la cage thoracique d’un plongeur en apnée), et des phrases dont la tournure en rendait le sens carrément incompréhensible ; ce qui conduisit le responsable recruteur à mettre de côté les lettres ainsi rédigées, jusqu’à ce que sa direction l’oblige à les prendre en compte afin qu’il fasse son choix sur la base d’un nombre plus important de candidats.
Ceci montre que, comme une rivière sort de son lit et inonde les terres à l’entour en cas de crue exceptionnelle, le langage texto est largement sorti du téléphone portable pour inonder tous les moyens d’expression écrite et pour ainsi dire tous les milieux sociaux.
Car des exemples comme ça, il y en a plein, et ils rendent les écrits français de Schopenhauer encore plus étonnants. Remarquez, entre les personnes qui parlent français aujourd’hui et les Français qui le parlaient hier, on sait qu’il y a également une nette différence. Dans les milieux modestes, chez les ouvriers, ceux qui avaient une bonne connaissance du français et une culture tout ce qu’il y a de plus honorable n’étaient pas rares. En comparaison, la population actuelle, totalement abrutie et intoxiquée par les médias et le show-biz, est ignare, et qui plus est, pour ne rien gâcher, souvent assez fière de l’être.
Et que penser, comme je l’ai évoqué, de l’anglicisation du français. À l’instar du langage texto, on dirait un tic, une démangeaison qu’on a envie de gratter, une forme mutante de la grippe. Si Roselyne Bachelot cherche une vraie pandémie, eh bien en voilà deux ! Deux pandémies pour le prix d’une ! Qu’est-ce qu’elle attend pour lancer une grande campagne de vaccination, utile celle-là.
Au XIXe siècle, en Russie, ça faisait chic de parler français. Aujourd’hui, en France, ça fait chic de mettre des mots anglais partout. La différence, c’est que les Russes du XIXe siècle qui parlaient français étaient issus de la haute société plutôt cultivée, alors que les Français qui mettent de l’anglais partout, à l’exception d’un Gainsbourg par exemple, ou d’un Michel Audiard dans certains films dialogués par lui, ont généralement l’inculture de la basse société de consommation, dont ils sont souvent assez fiers encore une fois. La culture est une vieillerie ennuyeuse pour eux. On est donc passé du snobisme d’une élite, au snobisme beauf d’une pseudo élite.
Et qu’on ne me dise pas que je critique le langage populaire d’aujourd’hui, car ce n’est pas du langage populaire. Le langage populaire est parfaitement respectable, et riche, en tout cas il le fut jusque dans les années 70. Ce qu’on a aujourd’hui, c’est une espèce de langage soi-disant cool pour blaireaux branchés et embourgeoisés au snobisme grossier. Rien à voir avec un authentique langage fleuri populaire emprunt d’un peu moins de manières et de faux-semblants que le langage actuel.

Pour revenir à Schopenhauer, le livre de ses écrits français, une fois passé l’introduction, commence par quelques-unes de ses réflexions, laissant entrevoir son grand sens de l’observation uni à la puissance de son raisonnement, à sa lucidité, et à son mépris pour la gloriole et la vanité : « Le fondement de toute gloire véritable, c’est l’estime sentie : mais la plupart des hommes ne sont capables d’estime sentie qu’envers ce qui leur ressemble, c’est-à-dire envers le médiocre. Donc la plupart des hommes n’auront, pour les ouvrages du génie, jamais qu’une estime sur parole. Celle-ci se fondant sur l’estime sentie d’un très petit nombre d’individus supérieurs capables d’apprécier les ouvrages du génie, nous voyons la raison de la lenteur de l’accroissement de la véritable gloire. »

On découvre ensuite des lettres dont celles qu’il avait écrites à son ami français d’enfance Anthime, dans lesquelles il se livre à quelques confidences et se montre nostalgique, misanthrope, amer, et heureux de retrouver cet ami dont il n’avait pas eu de nouvelles depuis l’enfance.
À ce propos, j’ai trouvé que Schopenhauer, avec ce fameux Anthime, faisait peut-être preuve d’une certaine naïveté. Je me suis dit qu’il s’adressait à lui un peu trop comme si rien n’avait pu changer entre eux depuis son séjour au Havre. La joie qu’il éprouve de le retrouver, lui, le pessimiste, semble tout balayer et ne pas le laisser imaginer que le passage de l’enfance à l’âge adulte avait peut-être changé beaucoup de choses et qu’il pourrait dans ce cas être soit déçu par cet ami d’enfance, soit le décevoir. C’est intéressant lorsqu’on pense, à l’opposé, à la rigoureuse lucidité dont il était habituellement capable lorsqu’il observait le monde et les hommes, et à la grande méfiance qui en découlait. Par exemple, dans sa première lettre à Anthime, il écrit, en parlant des hommes : « partout ils forment, quant à l’aspect extérieur, un cabinet de caricatures, quant à l’esprit, un hôpital de fous, et quant au caractère moral, un cabaret de filous. Les exceptions sont trop rares, et se sont retirées chacune dans son coin de refuge. »

Après le chapitre des lettres, on termine avec celui des gloses, c’est-à-dire avec la reproduction de quelques notes en marge de livres qu’il a lu ; des notes souvent ironiques, tranchantes, et parfois représentatives, encore une fois, comme dans les réflexions du début du livre, et comme dans de nombreux textes de Schopenhauer, de son singulier sens de l’observation, de sa capacité à voir les erreurs de raisonnement, la fatuité, et à expliquer ce qu’il a vu et compris comme seul un esprit parmi les plus doués sait le faire. D’ailleurs, il était parfaitement conscient de sa propre valeur, comme il le montre dans la première lettre envoyée à Anthime : « Quoique tu ne sois pas homme de lettres, tu sauras sans doute que dans les sciences il y a eu des hommes d’un haut mérite qui de leur vivant n’ont pas été reconnus pour tels, mais d’autant plus après leur mort, ou, si le sort était propice, dans leur vieillesse : cela a même été le sort de beaucoup de ces hommes, et dans tout temps et tout pays. – Je suis un de ces hommes-là. »

J’ose à peine imaginer ce qu’il aurait écrit sur notre époque si il y avait vécu. Assurément, il l’aurait merveilleusement vomi de toute sa virulente acuité d’esprit. Et ledit philosophe Bernard-Henri Lévy, s’il l’avait connu ; inutile d’être médium pour savoir ce qu’il aurait pensé qu’on dise de lui qu’il est philosophe, car évidemment, pour celles et ceux qui l’ignorent encore, si Bernard-Henri Lévy est philosophe, alors moi, je suis danseuse nue au Lido.

Je vous encourage donc à lire ce petit livre instructif et à découvrir ou redécouvrir l’oeuvre de Schopenhauer, car ce dernier, malgré ses travers, malgré certaines de ses opinions qu’on peut ne pas partager, était un génie, on ne le dit pas assez ; un génie particulièrement utile dans une époque de mensonges, de postures, et d’illusions comme la nôtre, étant donné qu’il n’avait souvent pas son pareil pour démasquer ce genre de choses. J’ajouterai, pour ceux qui ne le connaissent pas, qu’après l’avoir lu, on n’a pas spécialement envie de pousser des cris de joie, c’est vrai, mais en revanche, on peut sortir dans la rue sans trop de craintes, car il n’aura pas cherché à nous tromper sur ce qu’on allait y trouver, au contraire, il nous aura même globalement ouvert les yeux sur beaucoup de choses que cette chère humanité aurait plutôt tendance à vouloir cacher, ce qui est si rare que cela mérite d’être doublement souligné.

Laurent Gané

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