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lundi 17 décembre 2012

ARTHUR SCHOPENHAUER : Lettres à un disciple

Si aujourd'hui la pensée de Schopenhauer est considérée comme l'une des plus brillantes du XIXe siècle, le philosophe allemand n'a de son vivant guère connu cette renommée. Pire, ce grand esprit a même connu toutes les difficultés à faire publier ses ouvrages. Longtemps, la reconnaissance qu'on accordait à ses travaux ne dépassa pas un petit cercle de fidèles, les disciples de sa pensée qu'il appelait lui-même ses apôtres.

Parmi ces derniers, un certain Julius Frauenstädt, Berlinois de 25 ans le cadet de Schopenhauer, auteur de nombreux articles et ouvrages sur son Maître avec qui il entretint une correspondance aussi dévouée que houleuse entre 1848 et 1859, soit un an avant la mort du philosophe.

On trouve dans Lettres à un disciple une partie des lettres que Schopenhauer adressa à Frauenstädt ; ce petit ouvrage reprend pour une large part un choix de lettres traduites et publiées par Adolphe Bossert en 1920, dans un livre plus exhaustif, consacré à l'ensemble de la correspondance que Schopenhauer partagea avec ses disciples.

Ce témoignage de la relation entre Schopenhauer et Frauenstädt apparaît dès les premières lignes comme une formidable opportunité de saisir l'homme au delà du philosophe. On distingue d'un côté le penseur brillant, et de l'autre l'homme, souvent aussi médiocre que quiconque dans son comportement, mais à qui on ne peut guère reprocher le manque de franchise. Car dans les courriers qu'il adresse à Frauenstädt, le vieux philosophe n'épargne guère plus son fidèle interlocuteur que ceux qu'il désigne comme ses ennemis, ces professeurs de philosophie qu'il accuse de passer sous silence l'ensemble de son œuvre, tant par malveillance que par goût immodéré du mensonge.

« (...) Quant à votre diatribe psychologique, ne m'en veuillez pas, je ne peux pas la louer. C'est mon habitude d'être franc. Vous me semblez devenir un optimiste littéraire. Tout est beau ! Tout est superbe ! Mais, comme dit mon Gracian,  « ne rien trouver mauvais, c'est ne rien trouver bon ». Vous y louez le mauvais livre de Hartmann ! Ce misérable n'a pas connu ou n'a pas voulu connaître son grand et inoubliable prédécesseur Cabanis, des rapports du physique au moral que tout homme pensant doit lire. C'est une chose révoltante, quand une grande tête, au travail de toute une vie, a tiré un sujet au clair, de voir des barbouilleurs et des manœuvres reprendre le même sujet par le commencement, comme si rien n'avait été fait, et débiter leurs âneries devant le public. (...) »

« (...) J'ai lu la première partie de votre article sur Feuerbach, et je vous remercie de la mention que vous faites de moi. Votre style, dès la première page, m'a rappelé celui de Fichte, et je suppose que vous avez dû lire Fichte au moment où vous écriviez cela. Que vous ayez pris le théisme à partie, je n'y vois aucun inconvénient, mais j'aurais voulu que vous observiez le suaviter in modo. On peut tout dire sans effaroucher ni scandaliser les gens. Vous êtes trop absolu dans vos affirmations ; il y aurait partout des réserves à faire. Lorsqu'on dépasse la stricte vérité, le lecteur ne vous croit plus. (...) »

Schopenhauer ne laisse ainsi passer aucune divergence, aucune inexactitude, aucun oubli dans les travaux de promotion de son « apôtre ». Toute erreur vaut reproche, et au fil du temps, à mesure que Frauenstädt prend des libertés ou se laisse séduire par d'autres courants de pensée, on voit s'installer  une certaine tension entre les deux hommes, comme une fatalité inhérente à toutes relations humaines.

Sans nécessairement le chercher, Schopenhauer ajoute une certaine drôlerie à son comportement ; dans l'invective d'abord, par le mépris qu'il exprime pour la pensée des philosophes auxquels sa pensée s'oppose – et particulièrement à l'encontre de Hegel, aux écrits duquel il attribue à plusieurs reprises le terme peu élogieux de « hégélâneries » –, mais aussi dans la posture déiste qu'il se donne vis à vis de ses fidèles, posture manifestement à cheval entre le premier et le second degré ; sans oublier le soin qu'il apporte à s'informer de tout ce qui peut être dit de lui, dans les journaux ou les ouvrages évoquant ses écrits, citant très précisément à son interlocuteur les pages dans lesquelles son nom apparaît, et donnant bons et mauvais points avec l'intransigeance d'un vieil homme sûr de son génie.

« (...) A présent, ouvrez bien vos oreilles et votre esprit ! Mes opera mixta, après un travail quotidien de six années, sont enfin prêtes et achevées ; maintenant, c'est manum de tabula ! – mais impossible de trouver un éditeur. C'est l'effet de la résistance passive des professeurs. J'ai proposé à titre gracieux le livre à la librairie Hermann d'ici, à Brockhaus, à la librairie Dieterich de Göttingen, et quoique je n'aie pas demandé d'honoraires, ils n'en veulent pas. Par contre, Brockhaus imprime les deux volumes de L'Éthique de Chalybäus « sur la famille, l'État et les mœurs religieuses » (avec une omelette en supplément), on publie un Système de la science de Rosenkranz – du bavardage hégélien –, et les absurdités de Herbart paraissent dans une édition complète en douze volumes ! – Mon cas est contrariant, mais pas humiliant, car les journaux viennent d'annoncer que Lola Montès a l'intention d'écrire ses Mémoires, et déjà des éditeurs anglais lui ont offert de grosses sommes. Voilà où l'on en est. (...) »

Outre le condensé d'un esprit libre et fascinant, il apparaît donc dans ces lettres une vérité brute que chacun cherche d'ordinaire à cacher de soi : narcissisme débridé, propension à la mesquinerie, vanité, goût de la rivalité, aigreur, ingratitude, etc... Et loin d'exaspérer ou de détourner de l'auteur, cette lecture interpelle et pousse à une étude plus scrupuleuse de l'œuvre colossale de Schopenhauer.


Cédric L.

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