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vendredi 20 janvier 2012

Paul LÉAUTAUD : Propos d’un jour

Paru pour la première fois en 1947 au Mercure de France, ce livre regroupe des aphorismes sur l’amour, des notes retrouvées par Léautaud dans ses vieux papiers, écrites entre 1927 et 1934, d’autres parues dans des journaux et des revues, entre 1931 et 1938, et de petits écrits chargés d’ironie, répondant aux « bons esprits » scandalisés par les propos de Léautaud dans sa Gazette du Mercure de France.
On peut apprécier le misanthrope de Fontenay-aux-Roses pour diverses raisons, mais il y en a une qui mérite d’être soulignée, car elle peut éveiller l’intérêt de certaines personnes n’ayant pas encore lu Léautaud : celles pour qui la mentalité et les idées actuelles donnent toute sa consistance au mot « pénible ».
Ça ne veut pas dire qu’en son temps Léautaud s’en prenait précisément et toujours à ce qui deviendrait les postures et les façons de notre époque, mais il s’agit de quelqu’un possédant des qualités qu’on trouve rarement réunies chez un écrivain : il était doté d’une intelligence et d’une lucidité hors norme, il était atrophié de la vanité, et armé d’un souverain mépris pour les hypocrisies ; des qualités (des défauts pour beaucoup, et ce n’est pas une blague) qui permettent généralement de pouvoir montrer du doigt la bêtise et les faux-semblants ; des défauts (des qualités pour beaucoup, et ce n’est toujours pas une blague) dont raffole notre époque, celle-ci se trouvant du coup concernée par les propos de Léautaud.
Avec lui, on est débarrassé de la doxa du positivisme sympa permanent parce qu’il FAUT être positif, de l’ouverture béate permanente parce que c’est bien, parce qu’il FAUT être ouvert, de l’obligation d’aimer la modernité, la nouveauté, l’innovation, parce qu’il FAUT aller de l’avant.
En résumé, on est débarrassé de ce qui est fait pour nous empêcher de réfléchir, juger, et critiquer par nous-même. La sainte mère l’église de la « coolitude » n’est plus là pour nous casser la sainte paire avec sa morale bien-pensante.
On va de l’avant, on est positif, et on est ouvert, si on en a envie ! si on estime que ça en vaut la peine !
Les postures, les convenances, la prétention, la mièvrerie, les bons sentiments ; tout ce qui sert à plaire pour être bien vu et ne pas penser, est mal vu chez Léautaud. Je dirai qu’avec lui, on a régulièrement droit à de très beaux feux d’artifices.
Ce qui ne veut pas dire qu’on soit toujours d’accord avec ce qu’il dit ni qu’il ait toutes les qualités – par exemple, je le trouve lucide mais peut-être moins visionnaire que Céline –, mais on n’a pas affaire à un entourloupeur ou un endormi : qualités rares !
Et puis sa franchise, sa manière dépouillée de dire ce qu’il pense, sa personnalité très indépendante, ne doivent pas ipso facto être considérés comme des qualités. Sans intelligence, ça ne vaut pas tripette ce genre de choses. Je connais des gens qui disent ce qu’ils pensent et révèlent ainsi davantage leur manque d’intelligence que leur franchise tant la raison semble s’échapper de leur tête comme l’air d’un pneu crevé ; des gens qui disent ne pas aimer l’hypocrisie, le mensonge, et les cons, et aiment, voire admirent de parfaits hypocrites, de parfaits menteurs, et de parfaits cons, quand ils ne sont pas eux-mêmes hypocrites, menteurs, et plus cons qu’ils le croient. C’est d’ailleurs très à la mode ce genre de comportements.
Avec Léautaud, de ce côté-là, on est tranquille ! L’intelligence est généralement au rendez-vous et affûte sa franchise quand un manque d’intelligence l’aurait alourdi.

Dans ce livre, on tombe parfois sur des erreurs de syntaxe ; ceci ne voulant pas dire que Léautaud connaissait mal la langue française, mais il se défendait – attitude que je trouve très discutable – de ne pas vouloir corriger ce qu’il écrivait par souci d’authenticité, ce qui du coup, lorsqu’on le sait, révèle son excellente connaissance de la langue, car écrire comme il écrivait sans se corriger n’est pas donné à tout le monde.

Sa critique du patriotisme, entre autres, l’a rendu sympathique auprès de certaines personnes, mais à partir de là, en déduire qu’il aurait aimé, à propos du monde, ces histoires de « village global », de « nous sommes tous égaux et citoyens du monde », de « les frontières c’est la haine de l’autre », voudrait dire qu’on l’a très mal compris. Ce genre de niaiseries et de prétentions lui auraient à coup sûr fortement déplu. Certains ont d’ailleurs voulu voir en lui un anarchiste, ce dont il se défendait en préférant se définir comme un individualiste.
Lorsqu’on fréquente un peu Léautaud, on se dit que certaines de ses positions auraient ravi l’ordre moral actuel, mais que d’autres auraient fait tomber sur lui toutes les foudres du même ordre moral, et plus souvent qu’elle ne l’aurait ravi. Un vrai paratonnerre que ça aurait été le Léautaud aujourd’hui !
D’ailleurs, on tombe occasionnellement sur quelques « bons esprits » du moment, amateurs ou pas de Léautaud, qui se croient obligés, du haut de leur pureté et de leur intelligence, d’expurger par l’indignation et la condamnation certains des propos de son œuvre.
C’est en lisant des auteurs du passé de son envergure que l’on se rend compte concrètement que désigner notre époque comme celle de la liberté d’expression, comme on appelle ça, est une blague grossière.

Il y a les bons et les très bons écrivains – à peu près dans tous les genres et tous les styles –, et au-dessus : les grands écrivains, parmi lesquels on trouve quelques écrivains plus importants, qui sortent, qui se distinguent du lot. Celui en faisant partie peut en gros être défini comme quelqu’un possédant d’abord une personnalité et un esprit particuliers, capables d’allier d’une manière singulière le fond et la forme, c’est-à-dire quelqu’un possédant une talentueuse capacité d’expression écrite, une profondeur de vue une intelligence et un recul sur lui hors du commun, et une aversion pour le beau mensonge, la belle illusion, la flatterie des vanités… un goût prononcé pour le vrai, même dans les fictions, dont il se sert pour montrer quelque chose de vrai, pour montrer et révéler ce qui est en réalité. Parfois, c’est aussi un visionnaire. Paul Léautaud se distingue du lot parmi les grands écrivains. C’est l’un des plus grands écrivains français ; et pas seulement français à mon avis. Ses qualités, on les retrouve, sous une forme très différente, chez Céline, mais également chez Charles Bukowski, là aussi sous une forme très différente.
Pour ceux aimant les personnes d’esprit, voici quelques extraits de Propos d’un jour.
Ce n’est pas tout à fait de la littérature, c’est de l’anthropologie, ou disons, pour être ton sur ton avec la réalité, c’est de la zoologie…


« L'amour, c'est le physique, c'est l'attrait charnel, c'est le plaisir reçu et donné, c'est la jouissance réciproque, c'est la réunion de deux êtres sexuellement faits l'un pour l'autre. Le reste, les hyperboles, les soupirs, les « élans de l'âme » sont des plaisanteries, des propos pour les niais, des rêveries de beaux esprits impuissants. […] L’amour, c’est le physique. Et La Rochefoucauld l’a oublié : l’amour est encore une forme de l’intérêt. Ce qu’on aime dans un autre, c’est soi, c’est son plaisir, c’est le plaisir qu’on lui donne et qui est encore une forme du nôtre. »

« L’avantage du matérialiste en amour, c’est de ne pas donner dans la « cristallisation » et parer celle qu’il aime, sous l’influence de sa passion, de mérites et qualités qu’elle n’a pas. Son jugement reste entier. Il la voit telle qu’elle est. S’il lui vient des déceptions, elles ne seront pas de cet ordre. »

« Ce n’est pas le bonheur avec les femmes qui apprend à les connaître, ce sont les mécomptes. »

« A vingt ans, on aime par instinct, sous l’influence du besoin, du désir sexuel. Plus tard, nous est révélée la jouissance de la grâce d’un corps, de la forme, de l’expression d’un visage, du prix d’un regard, du ton, des nuances d’une voix. Quelque chose de spirituel vient s’ajouter au plaisir physique, en doubler, en rehausser l’attrait. »

« C’est un spectacle qui porte à rire – pour ne pas en pleurer, – que celui de cet État, où le même homme politique, avocat borné et têtu, après avoir fait le malheur de son pays et l’avoir mené presque à la ruine, se trouve chargé de le relever, tout en le conduisant de nouveau, par son étroitesse d’esprit et son entêtement, à une autre aventure analogue à la première.
Un homme qui n’a retiré aucune expérience des faits, à qui les faits n’ont rien appris, fermé à tout ce qui n’est pas son « dossier », les fluctuations des circonstances, les faits nouveaux sans effet sur lui, et qui recommence ce qui a eu les suites les plus fâcheuses, cet homme a un nom en trois lettres. […] »

« J’ai mis dans Passe-Temps un chapitre de « Mots, Propos et Anecdotes ». On s’est étonné d’y voir figurer beaucoup de reparties et de traits de moi-même, ajoutant que ce « narcissisme » gêne. (Remarque d’Edmond Jaloux dans son feuilleton des Nouvelles littéraires.) Ma réponse est bien simple : j’ai rencontré si peu d’esprit autour de moi qu’il a bien fallu que j’utilise le mien. »

« Arsène Guillot. – Il est bien inutile d’écrire des livres quand on peut dire autant dans une note de quelques lignes. Au lecteur dont le cerveau fonctionne à mettre autour les parures du développement. »

« Je me suis mis à parcourir, par hasard, le dernier numéro de la Revue européenne (1er janvier).
Un fragment de roman de Marc Chadourne, un fragment de roman d’Emmanuel Bove, un article de Waldo Franck : Création d’un peuple, une nouvelle d’Ernest Hemingway : Je vous salue Marie, un article de critique d’André Germain. Pas une page lisible dans tout cela. Pesant, long, terne, commun. Tous ces gens manquent de vivacité. »

« Projet d’un système d’éducation intermédiaire entre l’école communale et l’entrée à la caserne. Le dressage des jeunes citoyens sortis de l’école communale peut perdre son effet, il faut parer à cela. Pas de personnalités. Pas d’originalité. Pas de gens au mauvais esprit qui tranchent sur la masse, qui se refusent et restent à part. Nous sommes en démocratie ou nous ne le sommes pas. De bons niais crédules à tout, soumis à tout, souscrivant à tout.
Projet de donner le droit de vote aux veuves des soldats morts à la guerre, comme aux femmes mères de six enfants. Il est bien évident que cette qualité de veuves de « héros », comme le fait d’avoir accouché six fois, confèrent ipso facto la capacité politique, législative, économique, etc. Au moins égale à celle dont disposent les alcooliques, les fous en liberté, les dégénérés mentaux ou physiques, qui votent, eux aussi. »

« Les hideuses façades qu’on voit se généraliser aux magasins, et l’art nouveau ayant fait place à un art plus laid encore, – ce qui peut s’appliquer aux mobiliers nouveaux qu’on crée à présent.
Ce qu’on peut juger que sera un jour Paris aux constructions carrées, massives et toutes pareilles qu’on voit s’élever de plus en plus.
Dans les rues, sur vingt passants, dix étrangers, et pas de la meilleure provenance.
Dans le commerce, autant de boutiques, autant de cavernes.
Sur dix boutiques, sept mastroquets.
Paris transformé le soir, avec les annonces lumineuses, en véritable fête foraine.
Tout ce qu’on mange ou boit, stérilisé, pasteurisé, conservé, frigorifié, fabriqué, dénaturé.
Sur tout ce qu’on achète, sur 100 francs de marchandise, 20 francs pour le prix de revient, vingt francs pour le bénéfice, 60 francs pour le vol.
Un régime qui tend de plus en plus à faire faire par les gens qui travaillent des rentes aux gens qui ne font rien. »

« L’instruction gratuite et obligatoire. Pour mieux former des citoyens modèles, bien soumis aux règles du régime et bien crédules aux bourdes qu’on leur sert. Le bon sens détruit, remplacé par la prétention. Ânes à diplômes qui n’en restent pas moins des ânes, rien ne remplaçant l’intelligence et la curiosité d’esprit natives.
Disparition de l’esprit de fronde, de l’esprit satirique. Le gavroche loustic qui dégonflait les baudruches sociales d’un lazzi, n’existe plus. »

« Même appréciation pour ces jeunes gens, si grossiers de propos et de façons, pour ces gamines, si prétentieuses, que je vois chaque jour dans le train, munis de manuels et de cahiers d'études, qui peuplent les Facultés. De futurs déclassés qui, je l'espère bien, végéteront et expieront leur fétichisme des diplômes, qui ne leur auront rien conféré de plus qu'un petit savoir appris momentanément.
Un bon artisan, auprès de tous ces sots vaniteux, quel personnage sympathique ! »

« Avoir de l’esprit. Plaire aux femmes. Rien qui s’oppose davantage. »

« […] dans le domaine des choses de l’esprit, nous n’avons aujourd’hui que des auteurs et des œuvres remarquables. Ce manque de différenciation dans les valeurs, cette égalité dans le dithyrambe, cette mise de tout sur le même plan, pas de meilleure preuve du manque de culture et du manque de goût de notre époque. Quand on ne connaît rien, on trouve tout admirable. »

« Dans une maison que je fréquente, sur le même palier, une locataire, sur sa porte, parlait avec une visiteuse. On entendait chez elle l’odieux vacarme de la T. S. F.
La visiteuse. – Ah ! vous avez la T. S. F.
La locataire. – Oui. Cela change les idées.
Je me suis retenu de lui demander : « Quelles idées ? » »

« J’en ai fait convenir M. Michaut, professeur à la Sorbonne : les professeurs sont faits pour les gens qui n’apprendraient rien tout seuls. Le savoir qui compte est celui qu’on se donne soi-même, par curiosité naturelle, passion de savoir. »

« On a un autre esprit, selon le quartier qu’on habite, le logement qu’on a, les vêtements qu’on porte, la maîtresse dont on dispose, l’argent qu’on a dans sa poche. Je dis cela pour les gens sans personnalité. »

« Il vaut mieux être un écrivain d’amusement, de plaisir, de traits de mœurs, d’aperçus critiques, de remarques, d’observations sur la vie quotidienne, de réflexions morales (ou immorales), de propos ou tableaux galants, de mots spirituels, qu’un écrivain qui singe la profondeur (S), ou qui est obscur et difficile par son vocabulaire et sa syntaxe, obscurité et difficulté voulues ou venant de son impuissance à être clair et naturel (V). Je ne parle pas des faiseurs de romans qui ne reculent pas à reprendre les situations et les motifs les plus éculés, et qui, même nantis d’une certaine notoriété, sont destinés à compter pour zéro dans la littérature de leur époque (A à Z). »


Laurent Gané

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