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vendredi 23 mars 2012

Louis-Ferdinand CÉLINE : Entretiens avec le Professeur Y

Ces précédents livres n’ayant pas rencontré le succès, Céline décida de se donner un coup de pouce en faisant son autopromotion. Il voulait briser l’isolement dans lequel sa très mauvaise réputation l’avait plongé après la guerre. Ce fut donc en 1954, année de publication de Normance : Féerie pour une autre fois II, que parurent dans la Nouvelle Revue Française ces Entretiens avec le professeur Y, qui furent regroupés en un seul en 1955.
Céline s’y met en scène ; il imagine une « interviouwe », dans laquelle il livre son opinion, principalement sur la littérature et la manière dont il l’a révolutionnée.
Celui censé l’interroger ne l’aime pas, tant pour des raisons morales que personnelles et stylistiques. Certains écrits de Céline – dont tout le monde a entendu parler, l’ayant conduit à s’exiler après la guerre –, sa personnalité, son genre, sa manière d’écrire, tout lui déplaît.

On devine que si Céline n’a pas choisi de se faire interroger par un admirateur, c’est parce que son but était de répondre aux critiques de ses opposants ; critiques ne pouvant être mieux servies que par un de ces fameux opposants, auquel il peut répondre sans ambages, avec plus de virulence que s’il s’était agi d’un admirateur, et aussi – la tentation était trop forte – pour se farcir, au travers de son interviouweur, l’ensemble de ses opposants. Car celui-ci, l’interviouweur, n’est pas reluisant. Écrivain lui-même, mais mentalement étriqué, intellectuellement borné, moraliste, mesquin, prêt à tout pour se faire bien voir de monsieur Gallimard, sans personnalité ; Céline s’en donne à coeur joie. Vers la fin, il le fait même se pisser dessus et devenir dingo au point qu’il est obligé de s’en occuper quasiment comme un infirmier psychiatrique s’occupe d’un aliéné.

Pendant la majeure partie du livre, tout se tient, jusqu’à ce que la situation, à la fin, devienne totalement délirante.
Le choix de l’interlocuteur versé dans les lettres, instruit, mais hostile et borné, est donc intéressant pour Céline. Il peut ainsi – puisqu’il cherche à convaincre – expliquer en détail sa manière d’écrire, puis répéter ses explications, afin d’affiner et consolider ses arguments.

Ma critique, c’est qu’à partir du moment où son interviouweur perd les pédales et que tout dégénère dans un délire complet, le propos perd de son intérêt, sans compter le délire lui-même, qui paraît trop inattendu, qui me semble jurer avec ce qu’on a lu auparavant ne laissant pas envisager un aboutissement délirant. L’interviouweur est certes borné et mesquin, mais son comportement normal et lisse rend étrange cette espèce de folie finissant à ce point par l’envahir. Ça paraît bizarre, incohérent.
Néanmoins, ce que cette dichotomie a d’intéressante, c’est qu’elle dévoile – je trouve – ce que Céline pensait de ceux lui étant hostiles. Son professeur Y, si rigoureux, si moral, si sérieux, si exigeant, se révèle comme je l’ai dit mesquin, calculateur, sournois, jaloux, prêt à tout pour être bien vu, et finit par vociférer dans les rues, par ne plus savoir faire la différence entre sa droite et sa gauche. Voilà sans doute représenté ce qu’en gros voyait Céline derrière la façade se voulant exemplaire de ses ennemis. Rien de très fiable et de très respectable. Il ne le met pas en mots, mais il le filme, pourrait-on dire.

Tout ceci mène à une autre chose, plus profonde, qui sous-tend l’ensemble du livre et plus largement la pensée de Céline au travers de son œuvre : son immense, sa perçante conscience de l’absurdité des choses.
Qu’on ne se méprenne pas ! je parle bien ici d’une conscience de l’absurdité des choses d’un niveau des plus élevés ; celle permettant de voir que la logique, la raison, le vrai, et le juste au sens noble, ne font, ici-bas, que de la figuration, à tout moment et partout ; ne sont que les masques de leurs contraires, qui sont eux les authentiques, les uniques tenanciers de la boutique monde.
La grande majorité des gens ne voient pas l’absurdité du monde, ne soupçonnent même pas qu’on puisse le trouver absurde, trouveraient absurde qu’on puisse le trouve absurde, pendant qu’une minorité la voit généralement d’une manière plus superficielle qu’elle le croit. La voir avec l’acuité et l’intelligence d’un Céline est très rare. Il avait compris la supercherie, l’escroquerie, et l’imposture crasse du monde dans son entièreté, jusque dans ces moindres ramifications.
Il voyait l’absurdité des choses, en quelque sorte, comme certains animaux voient dans l’obscurité, ou comme certaines personnes ont l’oreille absolue. Cette capacité, les écrits de Céline s’en nourrissent pour ainsi dire constamment.
Je pense aussi que sa blessure de guerre l’aidait à entretenir et à maintenir éveillée cette faculté.

Toutes ces précisions ne sont pas inutiles, surtout à notre époque remplie jusqu’à la gueule de lucides dans l’illusion, de savants ignorants, d’instruits ignares, d’artistes sans talent, d’intelligents idiots, de clairvoyants aveugles, et j’en passe. Ça grouille, ça déborde, on ne peut pas faire un pas, ouvrir une porte, sans buter sur un spécimen de ce genre, à tel point qu’en pleine nature, à la vue du moindre lièvre, d’un daim, ou d’un quelconque mammifère, je me retrouve à penser qu’ils sont supérieurs à l’homme, tant je suis surpris, comparé à ce dernier, de constater ce que j’appellerai leur normalité – pas d’idéologie, pas de vanité, pas de fantasmes délirants, pas d’hypocrisie, pas de posture – ; normalité donc, m’apparaissant presque, du coup, comme signe d’une plus grande intelligence. Pour vous dire où j’en suis arrivé !

Sous une forme totalement différente, j’ai trouvé cette faculté : cette capacité si prégnante de voir l’absurdité du monde, chez Charles Bukowski, celui-ci étant malheureusement récupéré par un nombre considérable de m’as-tu-vu ne voyant chez lui qu’un type « cool » parce qu’il buvait, qu’il ne respectait pas les convenances, et qu’il avait l’air d’un vrai rebelle « plus sensible qu’on le croit », alors qu’en l’ayant lu avec un peu d’attention, on ne peut arriver qu’à la conclusion qu’ils correspondent exactement à ce qu’il méprisait.

Voilà donc ce qui apparaît dans ce livre, et qui me semble essentiel pour comprendre Céline : cette désillusion s’appuyant sur une large conscience de l’absurdité des choses, source et gage, entre autres, d’un sens critique, d’une connaissance de la condition humaine, d’une compréhension des rapports humains, d’une vision de l’histoire, et d’une prescience, hors du commun.
Bien sûr, certains diront qu’il était excessif et démesuré, cela l’ayant conduit à se leurrer, se tromper, à exagérer, et à dire parfois plus ou moins n’importe quoi – on sait d’ailleurs qu’il s’est souvent volontairement foutu du monde – mais cela n’enlève rien au fait qu’il possédait également cette vision nette de l’absurdité, cet oeil débarrassé de fard. C’est le paradoxe.
Il n’est pas l’un des plus grands écrivains, et pour certains le plus grand, uniquement pour son style. Ce qui fait son génie : c’est son style, et son regard sur les choses.
Extraits :


«[...] j'ai pas d'idées moi ! aucune ! et je trouve rien de plus vulgaire, de plus commun, de plus dégoûtant que les idées ! les bibliothèques en sont pleines ! et les terrasses de café !... tous les impuissants regorgent d'idées !... et les philosophes !... c'est leur industrie les idées !... ils esbroufent la jeunesse avec ! ils la maquereautent !... la jeunesse est prête vous le savez à avaler n'importe quoi... à trouver tout : formidââââble ! s'ils l'ont commode donc les maquereaux ! le temps passionné de la jeunesse passe à bander et à se gargariser d' "idéass" ! ... de philosophies, pour mieux dire !... oui, de philosophies, Monsieur !... la jeunesse aime l'imposture comme les jeunes chiens aiment les bouts de bois, soi-disant os, qu'on leur balance, qu'ils courent après ! ils se précipitent, ils aboyent, ils perdent leur temps, c'est le principal ! aussi, voyez tous les farceurs pas arrêter de faire joujou avec la jeunesse... de lui lancer plein de bouts de bois creux, philosophiques... si elle s'époumone, la jeunesse !... et si elle biche !... qu'elle est reconnaissante !... ils savent ce qu'il faut, les maquereaux ! des idéâs !... et encore plus d'idéâs ! des synthèses ! et des mutations cérébrales !... au porto ! au porto, toujours ! logistique ! formidââââble !... plus que c'est creux, plus la jeunesse avale tout ! bouffe tout ! tout ce qu'elle trouve dans les bouts de bois creux... idéââs !...  joujoux !...»

« — Vous avez inventé quelque chose ?... qu’est-ce que c’est ?
[…]
— L’émotion dans le langage écrit !... le langage écrit était à sec, c’est moi qu’ai redonné l’émotion au langage écrit !... comme je vous le dis !... c’est pas qu’un petit turbin je vous jure !... le truc, la magie, que n’importe quel con à présent peut vous émouvoir « en écrit » !... retrouver l’émotion du « parlé » à travers l’écrit ! c’est pas rien !... c’est infime mais c’est quelque chose !... »

« […] y a guère que deux espèces d’hommes, où que ce soit, dans quoi que ce soit, les travailleurs et les maquereaux… c’est tout l’un, tout l’autre !... et les inventeurs sont les pires espèces de « boulots » !... damnés !... l’écrivain qui se met pas brochet, tranquillement plagiaire, qui chromote pas, est un homme perdu ! il a la haine du monde entier !... on attend de lui qu’une seule chose, qu’il crève pour lui secouer tous ses trucs !... le plagiaire, le frauduleux, au contraire, rassure le monde… […] je peux pas vous dire moi, en personne, combien de fois on m’a copié, transcrit, carambouillé !... un beurre !... un beurre !... et fatalement, bien entendu, par les pires qui me calomniaient, harcelaient les bourreaux qu’ils me pendent !... ça va de soi !... et depuis que le monde est monde !...
— Alors c’est un vilain monde ? selon vous ?
— C’est-à-dire qu’il est sadique, réactionnaire, en plus de tricheur et gogo… il va au faux, naturellement… il aime que le faux !... les étiquettes, les partis, les latitudes y changent rien !... il lui faut son faux, son chromo, en tout, partout !... »

« […] la vérité essentielle de ce monde actuel : c’est qu’il est paranoïaque !... Oui ! paranoïaque ! il a la folie présomptueuse ! oui, Colonel, oui !... vous qu’êtes de l’Armée, Colonel, vous trouverez plus un « 2e classe » dans tout l’Effectif ! Plus que des généraux !... vous trouverez plus un garde-barrière dans tout le chemin de fer ! plus que des ingénieurs en chef ! Ingénieurs en chef aiguilleurs ! Ingénieurs en Chef porte-bagages ! […] Prenez le théâtre… je vous prends le théâtre par exemple… pas de demoiselle des labours qui descendant toute fraîche du train, « beurre et œufs » innée, après trois leçons chez Brichantzky, passage Élysée-des-Beaux-Arts, ne se trouve vachement résolue : chansons, danse, diction, à foutre tout le Répertoire en l’air !... pas à raisonner ! c’est ainsi !... trouvez donc à redire un petit peu !... vous serez reçu !... elles sont plus de votre monde ces demoiselles !... elles sont du monde paranoïaque !... vous les exaspérez, c’est tout !... vous, vos réflexions ! la maladie paranoïaque dévaste la ville et les champs ! le « moi » phénoménal bouffe tout !... s’arrête à rien… exige tout ! pas que les Arts, les Conservatoires, les Laboratoires aussi ! et les Écoles communales donc ! les élèves y passent et les professeurs avec ! tout y passe !... agrégés, élèves, filles de salles, concierges ne font qu’un !... syndiqués en paranoïa !...  qu’est-ce qu’ils font de leur temps à l’école, élèves, professeurs ?... ils mettent au point leur droit à tout !... à la Retraite !... aux grands loisirs ! au Génie ! à la « Médaille d’Or » ! aux Médailles d’Or ! à tout les prix de tous les Jurys !... à tous les sièges d’Académie ! »


Laurent Gané

1 commentaire:

Colimasson a dit…

Ca a l'air d'être tout du bon, comme souvent avec Céline. Je sors justement d'une relecture du Voyage, qui me relève à chaque fois de nouvelles pensées toujours plus fortes...
Merci pour le conseil de lecture à suivre