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lundi 1 octobre 2012

JULES RENARD : Journal - 1887-1910 [recueil d'extraits]

Dans mes souvenirs croupissants de lectures scolaires, Jules Renard était, comme tous les auteurs au programme, un beau raseur. Ce préjugé a tenu bien des années avant que ce journal ne tombe enfin entre mes mains.

Je devrais plutôt dire : ces morceaux choisis du journal, car sur les centaines de pages publiées pour la première fois entre 1925 et 1927 – soit une quinzaine d'années après sa mort –, il n'en reste ici que 300, répertoriées sous la forme d'un lexique dont chaque mot renvoie à un ou plusieurs extraits dudit journal.

Choix d'édition discutable, un peu perturbant à la lecture des premières pages pour qui est attaché au déroulement chronologique d'un journal intime classique, mais finalement vite adopté pour découvrir par bribes la vie et les idées de ce singulier écrivain français. Car c'est bien de cette manière que Jules Renard apparait au fil des pages. Il appartient à cette rare espèce d'écrivains qui tentent de capter la vérité des choses et des êtres dans leur plus stricte nudité.

« (...) Comme la conversation devient intéressante, et comme bientôt on s'anime, dès que, au lieu de traiter seulement de l'art, on traite de l'argent qu'il rapporte ! (...) »

« (...) L'esprit est à peu près, à l'intelligence vraie, ce qu'est le vinaigre au vin solide et de bon cru : breuvage des cerveaux stériles et des estomacs maladifs. (...) »

« (...) Les libres penseurs qui se convertissent me font l'effet de ces hommes chastes qui méprisent la femme jusqu'à ce qu'ils se fassent engluer par la première vieille peau venue. (...) »

C'est clairement ce qui apparaît dans cette anthologie. Elle présente la pensée d'un homme libre dans un monde où les apparences ne sont que fins paravents à la médiocrité des hommes. Et la première personne chez qui Jules Renard la traque, c'est lui-même. Toujours à se remettre en question, à douter de son talent, les pages sur l'écriture sont nombreuses et particulièrement remarquables (elles ont d'ailleurs donné lieu à un petit  recueil : Leçons d'écriture et de lecture, aux Éditions du Sonneur).

« (...) L'entraînement du porte-plume. Toute seule, la pensée va où elle veut. Elle tire de son côté, lui du sien. Elle est comme un aveugle que son bâton conduit de travers, et ce que je viens d'écrire n'est déjà plus ce que je voulais écrire. (...) »

« (...) Je prétends qu'une description qui dépasse dix mots n'est plus visible. (...) »

« (...) "Ciel" dit plus que "ciel bleu". L'épithète tombe d'elle-même, comme une feuille morte. (...) »

« (...) Cette prétention de faire vrai, qu'ont eue tous les grands écrivains, nous l'avons plus forte, de jour en jour. Mais approchons-nous de la vérité ? Demain ou après-demain nous serons faux, jusqu'à ce que cet univers soit las d'être inutile. (...) »

Mais Jules Renard ausculte aussi l'homme qu'il est, il admire sa femme mais ne se cache pas ses pulsions volages lorsqu'il en croise une autre. Il réfléchit aussi beaucoup à son rôle de père de famille, observe froidement la comédie du deuil chez lui et chez les autres, et ne se voile pas la face quant à sa propre vanité.

« (...) C'est si ennuyeux le deuil ! A chaque instant il faut se rappeler qu'on est triste. (...) »

« (...) Nous nous avouons ceci : quand un être qui nous est cher est malade, et que la mort est toute prête, nous souffrons d'avance des gestes qu'il nous faudra faire pour montrer notre douleur, mais nous ne pensons pas à l'être qui nous est cher. (...) »

« (...) Promenade à Versailles dans l'automobile de Guitry.
A chaque instant je me sens le cœur d'un richard. Je regarde les passants avec des yeux pleins de vanité ; ou bien je ne les regarde même pas : je suis un homme absorbé par de grosses affaires ; ou bien je prends l'air habitué, dégoûté.
Mais, pauvre imbécile, cette voiture à pétrole n'est pas à toi ! (...) »

« (...) Oui, je porte ma décoration. Il faut avoir le courage de ses faiblesses. (...) »

Au delà de la pensée remarquable qu'elle développe, cette anthologie recèle un autre charme indéniable : elle propose un voyage dans le temps et laisse une trace d'une France aujourd'hui ensevelie par le monde moderne. La France rurale de ses origines, et la France parisienne de son succès, un contraste que Jules Renard entretint sa vie durant, vivant la moitié de l'année à la campagne à Chitry, et l'autre à Paris dans la « bonne » société des Lettres. On croise donc au fil des pages des paysans nivernais autant que des figures de la Troisième République comme Jaurès, ou des Arts de la fin du XIXe siècle comme les frères Goncourt, la comédienne Sarah Bernhardt ou encore son ami Edmond Rostand. Et toujours, cette exigence de vérité qui donne un panorama sans doute assez authentique de cette France irrémédiablement perdue, le tout dans une langue sobre, sans artifices. Une langue indémodable, en somme.

« (...) Aujourd'hui on ne sait plus parler, parce qu'on ne sait plus écouter. (...) La conversation est un jeu de sécateur, où chacun taille la voix du voisin aussitôt qu'elle pousse. (...) »


Cédric L.

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