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dimanche 7 octobre 2012

RAYMOND GUÉRIN, à propos de la littérature et de son lectorat



En tout, les gens aiment et veulent qu’on leur mente ! C’est un fait. Le fait est plus patent encore en littérature. Ce que les lecteurs attendent et exigent d’un livre, et donc d’un auteur, c’est qu’ils le mystifient et l’ensorcellent d’une matière ou d’une autre. Ils veulent de l’illusion, de la poudre aux yeux, du conte de fée, des sentences en pilules dorées, voire même quelque drogue qui les pourra tour à tour stupéfier ou exciter, engourdir ou tonifier, endormir ou stimuler ; opium, cocaïne, vulnéraire ou morphine, orviétan ou rhubarbe, tout leur est bon pourvu que l’écrivain le leur sache administrer en habile potion ou en dragée, en piqûre ou sinapisme. Comme des malades inhibés, ces lecteurs se présentent dans une librairie comme dans une pharmacie où ne seraient débités que des remèdes pour l’esprit. Étrange médication ! Et qui a tout prévu, pourtant ! du curatif au révulsif, de l’émollient au fébrifuge et de l’antidote à la panacée en passant par le dépuratif et le roboratif... Vertuchou ! on dirait autant d’alouettes, en quête de miroirs où elles pourront s’aller faire prendre, ou autant d’autruches qui n’auraient d’autre politique que de posséder des yeux pour ne point voir et des oreilles pour ne point entendre.
Donc... le lecteur aime qu’on le mithridatise. Et, parbleu, quel écrivain qui fait profession de plume hésiterait à lui procurer ces paradis artificiels ? C’est la loi de l’offre et de la demande. Sur quoi nous suffise d’imaginer que se conçoit mal qu’un écrivain soit assez mauvais commerçant pour refuser à ses lecteurs les secours de son art, pour se présenter à eux comme un Hippocrate qui n’userait que d’une thérapeutique préventive, qui ne s’emploierait qu’à les pencher de force sur leurs maux et, bref, ne les fixerait que sur les poisons auxquels ils doivent tant de tourments, étant fort malaisé de contenter à la fois sa conscience et l’opinion publique. Écoutez-les, nos grabataires : De grâce, docteur, soulagez-moi ! calmez ma douleur ! puis, si vous le pouvez, faites que je guérisse ! Eh oui, eh oui, c’est l’antienne !... D’où qu’il se prodigue tant de charlatans pour les servir, ces lecteurs poltrons, tant de charlatans pour flatter leurs préventions ou exacerber leurs préférences, désireux qu’ils sont de ne les fâcher en rien.


Raymond Guérin, extrait de la chronique Les chercheurs d’illusion parue à l’origine dans la revue La Parisienne en décembre 1953, et republiée en 1996 dans le recueil Humeurs aux éditions Le dilettante.

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