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samedi 13 octobre 2012

RAYMOND GUÉRIN, à propos des prix littéraires


Bientôt, il suffira qu'un ouvrage soit primé pour qu'on sache qu'on peut se garder de le lire. Vous voyez l'avantage ! Après ça, vous voudriez supprimer les prix et les jurys ? Que non, que non ! Encourageons-les, au contraire. Sur la pente où ils sont engagés, quel bon travail de décervelage ils vont faire ! Encore quelques années d'erreurs monumentales, d'injustices flagrantes, de combines honteuses ou de marchandages abjects et le public, cette fois tout à fait édifié, saura que le seul port de la bande « prix de ceci » ou « prix de cela » sera l'équivalent, pour un livre, d'une marque infamante. Une tel livre sera comme frappé au fer rouge. On s'en détournera. Qui mieux est, les auteurs, avec autant d'acharnement qu'ils mettaient hier à convoiter ces prix, s'empresseront de les fuir. C'est à qui n'en aura pas. Pensez ! Tout mais pas ça ! Un prix ? Mais bientôt ce sera la mise au pilori, la suprême humiliation ! On dira du plumitif qui aura été voué ainsi au mépris universel : Le pauvre garçon ! Sa carrière est fichue ! Le voilà à jamais discrédité ! Entre nous, on a été bien sévère à son égard. Il n'a vraiment pas eu de chance !
Tout ceci montre que nous avions tort quand nous reprochions aux jurys de se tromper. Le tout était de s'entendre et de savoir que nous ne pouvions pas attendre d'eux le meilleur mais le pire. A partir de là tout est clair. Car enfin il suffit de passer en revue ces jurys pour se rendre compte qu'ils sont souvent régentés par de vieilles badernes qui n'ont jamais rien compris à rien et qui, depuis longtemps, ne trouveraient plus d'éditeur pour publier leurs illisibles moutures s'ils n'étaient justement introduits dans ces sanctuaires pour faire la fortune de ce dernier.
Voyez cette assemblée de couques vétustes, de tristes fruits confits qui se réunit chaque année pour décerner sa palme ! Il suffit de les regarder, ces vieilles femmes dites « de lettres », pour deviner que leur goût est comme leur entrecuisse : passablement éventé. Tout ce qui est dur, ferme, audacieux, riche en sang et en muscles les choque et les révulse. Si peu qu'un livre les violente, elles poussent des cris d'aras, elles s'indignent et, s'imaginant que faunes et satyres sont à leurs trousses, se voilent la face.


Raymond Guérin, extrait de la chronique Du poulain au pur-sang parue à l'origine dans la revue La Parisienne en mars 1954, et republiée en 1996 dans le recueil Humeurs aux éditions Le dilettante.

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