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mercredi 7 novembre 2012

La déculturation au service de la finance



Dans les débats politiques, les débats entre différents spécialistes et intervenants, dans lesquels il est question de la France, il est difficile de savoir si on nous parle de la France et de sa population, ou d’une entreprise et de ses employés. Il semble n’être question que d’argent, de pourcentages, et de chiffres divers. Industrie, entreprises, marketing, technologie, innovation, CAC 40, OTAN, Bruxelles, euro, monnaie unique, INSEE, dépenses, impôt, dette, concurrence, compétitivité, développement, croissance, chiffre d’affaire, coût de production, exportation, grand marché, banque centrale, et cætera. Voilà les mots qu’on ne cesse d’entendre.
Le débat ayant opposé Nicolas Sarkozy à François Hollande par exemple, lors de la campagne présidentielle, devait-il nous aider à choisir un président de la République, ou un expert-comptable ; un chef d’État, ou un directeur des ressources humaines ?
Il paraît que la France possède une culture très riche. Il paraît qu’elle est à l’étranger réputée pour cette culture. Il paraît ! car ceux censés représenter et défendre celle-ci, si une personne n’ayant jamais entendu parler de la France les écoute, ne le devinera jamais. La France, pour eux, n’est plus qu’une grande équation à résoudre.
Lorsque plusieurs personnes décident de nous parler "sérieusement" d’elle, c’est pour nous donner un cours de gestion, de commerce et d’économie, avec, par-ci par-là, pour faire bien, de belles et creuses envolées sur la justice, l’égalité, le social, l’éducation, ou la santé.
Il est important de parler d’économie – évidemment ! –, mais pour revenir au face-à-face Sarkozy-Hollande, il aurait été tout de même préférable de ne pas avoir l’impression d’entendre deux banquiers s’affronter. Ces gens-là, en réalité, parlent la langue du mondialisme, et donc de la finance, qui n’est pas au service d’une économie elle-même au service des peuples. Il s’agit d’en être conscient et de bien comprendre ce que cela veut dire.
Les Français, lorsqu’il est précisément question d’eux, et comme je l’ai laissé entendre, c’est également en faisant appel à un vocabulaire technocratique et marchand, c’est généralement en utilisant des mots contenant des chiffres : pouvoir d’achat, coût de la vie, coût du travail, main-d’œuvre, niveau de vie, dépenses des ménages. D’ailleurs, lorsqu’un journaliste nous parle du moral des Français, c’est pour nous dire, textuellement, qu’il n’est pas bon lorsque ceux-ci consomment moins, et bon lorsque la consommation est relancée. En résumé, être heureux et épanoui, c’est consommer, acheter, car apparemment, c’est ce qui donne le plus de sens à nos vies. Ceci est tristement révélateur de la mentalité de notre époque.
Pourquoi ne jaugerait-on pas le moral d’une population à sa capacité à tenir un raisonnement logique, ou à son envie d’améliorer son niveau de culture générale ? Sait-on qu’une personne, financièrement à l’aise, ayant de l’esprit ou aimant avant tout ceux en faisant preuve, et que l’on obligerait à n’entendre parler que de mode, de coups de cœur "shopping", et de tout ce que propose la société de consommation, finirait avec un moral en berne.
Dans les émissions où il est question de la France, notez combien de fois vous entendez parler d’économie, de marché de l’emploi, de commerce, de gestion, et combien de fois vous entendez parler de culture, d’Histoire, de langue française, d’esprit français, de racine, d’identité, de patrimoine. L’un des rares à inclure ces sujets à son argumentation, c’est Éric Zemmour, qui parle également d’économie, mais considère que pour savoir où l’on va et comment on doit agir, il faut savoir d’où l’on vient et qui l’on est. Il intègre l’humain à son raisonnement, tandis que les autres, qui affirment mettre l’humain au premier plan, parlent en réalité d’une manière technocratique, en se servant systématiquement du langage mécanique de la finance et du rendement.
Quel est le contraire de réfléchir, de raisonner ?... Réponse : consommer ! Le pouvoir d’achat, il n’y a que ça de vrai ! Lorsque les gens, sous perfusion permanente de la publicité, mais aussi d’émissions et de feuilletons abêtissants, ne sont plus capables de comprendre un raisonnement logique et construit, une réflexion faisant appel au bon sens et au recul sur les choses, et lorsqu’ils n’ont plus d’identité, ils sont alors plus malléables, ils peuvent enfin servir l’économie au service de la finance.
Il suffit d’ailleurs de les écouter, de les regarder vivre, de leur demander de quoi ils ont le plus envie, pour être fixé. Le nouveau téléphone portable, le nouvel écran plat, le nouveau truc déco, le nouveau vêtement, la nouvelle cuisine, la nouvelle lampe, le nouveau canapé, la nouvelle console de jeux, faire la fête, et encore faire la fête.
Descartes disait : je pense, donc je suis. Depuis que le progrès est passé par là, on peut dire : je ne pense plus, donc je consomme.
Mais les gens ont aussi des "activités culturelles" diront certains !
Parlons-en ! car étant donné que tout est tiré vers le bas, il faut voir ce que l’on appelle ordinairement "culture" de nos jours. Le cinéma (que l’on hésite de plus en plus à appeler 7ème art), la musique, les chanteurs et les écrivains dans l’air du temps, sont davantage des produits industriels de divertissement qu’autre chose. Et le problème est là en grande partie : on a réussi à faire passer le divertissement et la sous-culture pour de la culture. Même les grandes valeurs à la mode que tout le monde dit défendre, pour se donner une consistance morale à défaut de pouvoir se donner une consistance intellectuelle, sont à ranger dans le rayon du prêt-à-penser synthétique. Demandez à ceux qui les portent en sautoir d’expliquer logiquement et rationnellement pourquoi ils les défendent, et vous comprendrez ce que veut dire répéter sans réfléchir.
Quoi qu’il en soit, en ne tenant pas compte de la culture, de la langue, des racines, en somme de l’identité de la France, les personnalités politiques supposées la représenter indiquent mécaniquement qu’elles n’en tiennent pas compte.
Comment ne pas comprendre, lorsqu’on les écoute, qu’elles servent les intérêts de la finance internationale, tout en prétendant défendre leur pays des effets dévastateurs de cette même finance internationale.


Laurent Gané

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